Ma Croatie

Jeudi 7 septembre 2006

Dubrovnik : cité éclat, parure de toits roses protégés par de hautes murailles, ouverte et fermée à la fois. Ville trop belle pour être vraie mais pourtant authentique et émouvante. Voyage dans le temps à travers les ruelles étroites. Dalles lisses et douces, caressantes, qui ronronnent presque sous les pas pressés et piaillant des touristes. Cité mystérieuse, fière et mondaine.

 

Et l’Adriatique, fidèle, qui effleure les remparts, de ses vagues pressantes, invitant la ville à une discrète danse érotique. Mais le massif du Srd veille au grain et surveille patriarcalement les regards langoureux de la ville vers le large. Le flirt se limite à des attouchements salés.

 

 

 

Dubrovnik renferme son cœur dans sa vieille ville qui sent le sel et les embruns. Elle accueille, bonne fille, les touristes vulgaires par la porte du Pile et les célébrités, trop tannées dans leurs habits de lin blanc, par le vieux port. Mais à chacun de passer sous un porche et inconsciemment de baisser la tête, humbles, devant le passé glorieux de Raguse.
Passé la Porte du Pile, devant la grande fontaine ronde du XV ème siècle, les enfants vifs et orgueilleux, se jettent à toute vitesse sur le mur de l’église des Franciscains, sautent sur une pierre sculptée et embrassent la muraille de leurs bras étendus. Il leur faut ensuite pour conjurer le sort, enlever adroitement leur chemise sans perdre l’équilibre. Des adultes, moqueurs, tentent d’égaler l’habilité des petits petons. En vain. Ils se précipitent vers la muraille et vers le ridicule. Gauches, incapable de s’élever à 20cm du sol, ils étouffent alors sous des ricanements rageurs, leur nostalgie de Peter Pan.

 

Dubrovnik avec ses églises, menues et précieuses, catholiques et orthodoxe, sa mosquée et sa synagogue. Signe d’un temps où la diversité était encore une richesse. Les monastères des frères ennemis du catholicisme, Saint Dominique et Saint François, abritent chacun un cloître enchanteur, vestibule du paradis. Qu’il fait bon y attendre Saint Pierre, heureusement en retard, pour mieux retourner dans le bruit du monde.

 

 

 

Déambuler ensuite dans le Stradun, large avenue pavée et colonne vertébrale de la vieille ville. Le nez en l’air tandis que l’œil est tenté par mille sollicitations : la relève de la garde, chamarrée de noir et de pourpre, grands garçons jouant à se costumer sous pretexte d’édifier le touriste. Corniches sculptées, pierres gravées, fenêtres dentellées encadrées de volets verts dalmates. Et un ciel bleu à damner. Difficile d’imaginer que cette merveille vénitienne fut tellement défigurée il y a à peine 15 ans par les bombardements du conflit yougoslave. Pour se convaincre, s’il le fallait, de l’absurdité de la guerre, il suffit de passer un instant dans la chambre du souvenir des combattants de Dubrovnik (Spomen soba Dubrovnackih branitelja) où les portraits des jeunes hommes morts au combat interrogent avec insistance le visiteur. Un défilé de clichés de la ville profanée par les bombes et la violence ne peut que serrer le cœur.

 

En effet, les canons, postés sur la cime du massif, visaient méthodiquement et précisément. Témoins, les impacts visibles dans la facade de la maison où je loge, dans le quartier de Gruz. Les habitants aiment se définir comme citoyen du monde d’abord, comme citoyen de la principauté libre de Dubrovnik ensuite. C’est bien leur ville qu’ils ont défendu bien plus qu’une idéologie ou un projet de nation. Francesca, ma logeuse, s’est occupée d’enfants réfugiés dans un hôtel de luxe, devenu abri de fortune. Professeur de musique, elle monta une chorale enfantine où s’unirent dans un même chant des voix croates et musulmanes. Elle se souvient de la cuisine de guerre : pâtes à l’eau de mer pour cause de coupure d’eau, mais aussi du café infâme, noyé dans le sucre mais qui restait salé. Comme les larmes versées sans fin sur son fils tué pendant la guerre.

 

 

 

Mais la ville a puisé dans ses ressources, pour renaître plus flamboyante que jamais. Elle séduit par sa magie intrinsèque, chargée d’histoires et de raffinement. A quelques mètres de la vieille ville, la plage attire aussi irréstisiblement le visiteur. Belvédère limpide et bienfaisant, la mer offre un point de vue superbe sur Raguse. Les pins parfument l’air et le Lazaret du XVI ème siècle ombre les baigneurs de la plage de Banje. Le soleil de septembre dore les peaux nues.

 

Mais c’est à la tombée du jour, maquillée d’étoiles et drapée de lumière que Raguse se révèle intime et éblouissante. La nuit est douce, la musique de Mozart s’envole du Palais des Recteurs et se met au diapason du roucoulement des fontaines. Dubitative face à cette ville de carte postale, me voilà envoûtée par tant de beautés : rencontre inopinée de la main de l’homme qui a ciselé une cité bijou, et d’un écrin naturel, montagne farouche et mer d’azur. Narquoise et indépendante, Dubrovnik séduit le visiteur et le laisse là, aux pieds de ses murs, chancelant et amoureux.

 

A vous de tomber sous le charme.

 

Par Paprika
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Vendredi 8 septembre 2006

Accès : aéroport de Catvat (18km)

 

Par bateau : de Bari, ou d’Ancône, plus les liaisons locales et bon marché de la Jadrolinija

 

www.jadrolinija.hr

 

Par bus : de Bosnie ou de Split, mais aussi certaines villes européennes du Nord.

 

 

Logement :

 

On se fait très vite aborder par des mamies ou des papies qui proposent des chambres à louer (sobe) aux abords du port de ferry et de la gare ferroviaire. Plus la chambre est proche du centre, plus elle est chère. Compter environ 60 euros pour deux personnes près de la vieille ville, 30 euros dans les autres quartiers.

 

Néammoins, Dubrovnik est une petite ville et les distances sont franchies en moins de 10 mn par autobus. Penser cependant à acheter les tickets à l’avance dans les guichets (il y en un par exemple face à l’arrêt de bus de Pile). Un ticket coûte 8 kuna au guichet contre 10 dans l’autobus.

 

Je recommande les chambres des Vidovic dans le quartier de Gruz pour leur accueil et leur gentillesse www.ivanavidovic.com.

Les chambres sont très correctes, avec terrasse sous la tonnelle de vigne et vue sur la mer. La maison est située dans une charmante sente en escalier qui descend tout droit dans le marché de Gruz et la marina. Les bus 1A, 1B et 3 déservent le centre ville.

 

 

 

Dobar tek ! Bon appétit !

Dubrovnik n’est pas une ville bon marché par rapport au reste de la Croatie. Par exemple : une glace côute 7 kuna contre 5 sur l’île de Hvar et 4 à Split… Pour les économes, la meilleure solution est de cuisiner dans la chambre et de se fournir dans les supermarchés (Tomy, Kerum, Konzum) et les marchés (vieille ville et Gruz). Au rayon charcuterie, on vous fait un sandwich géant pour 12 kuna. Pour les extras, le restaurant Poklisar, juste sur la riva du port de la vieille ville propose un très bon rapport qualité-prix. L’atmosphère piano-bar, bougies, mer et VIP est très agréable le soir. Surtout si vous aimez Franck Sinatra…

 

 

 

Souvenirs :

 

Fouille ! (Beurk en croate). Au royaume du kitsch, les souvenirs de Dubrovnik sont légion. Opter éventuellement pour un tee-shirt, ça peut toujours servir, même à faire les poussières. Pour le reste, abstenez-vous.
Si vous voyagez à la mi-saison, vous pouvez achetez des chocolats Bayadere chez Kras sur le Sradun, c’est un must croate. Attention, cependant, à la fonte de chocolat dans les bagages…

Dialecte

Le dialecte de Dubrovnik est truffé d'expressions italiennes. En revanche, vos interlocuteurs vous surprendront sans doute en ponctuant leurs discours de "Yes", très british.  Pas de coquetterie internationale ici mais du pur dialecte qui remplace le "Da" (oui) officiel.  Moi, qui me frotte au dialecte de Hvar, je me contente de "Yeah" appuyés, genre Beatles méditerranéens. Et du coup sonne touriste...

Par Paprika
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Samedi 9 septembre 2006

Cinq heures de bus entre Dubrovnik et Split. Un paysage beau à pleurer. Des parfums de salami et de biscuits salés. L’œuf dur, cosmonaute habillé d’aluminium, resquille dans le panier des vieilles. Cinq longues, très longues heures de turbo folk, musique populaire balkanique portée sur la scie et le trémolo.  On devine une vague inspiration turque : le cri du supplicié pendant le pal peut-être, interprété certainement par son bourreau. Et me voilà Ulysse,  enchaîné à un rocher devant la côte Almafitaine, qui se voit infliger « Capri, c’est fini », braillé par Hervé Villardovitch. Faute de cire (faut-il être imprévoyante !) je rive les yeux à la fenêtre pour tenter d’anésthésier mes oreilles délicates et me voilà prise d’une transe hallucinée et créatrice. Bref, moi qui n’ai aucun talent pour la poésie, je me surprends à écrire :

 

 

 

La mer, ruban bleu pailleté,

 

Gansé de pins et de galets.

 

Ourlet décousu et inégal des criques,

 

Scintillement des îles, émeraude, ivoire, perles !

 

Passementeries à l’horizon, surpiquées.

 

Etoffe chatoyante aux fibres naturelles

 

Qui, légère, se déroule sur l’âme

 

Pour mieux la dénuder.

 

 

 

Promis, la prochaine fois, je prends le ferry ou j’y vais à pied.

 

Par Paprika
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Jeudi 5 octobre 2006

Belgrade. Dimanche soir. La gare routière. Ensemble hétéroclite des kiosques, de stands à même le pavé, où l’on peut compléter son bagage : magazines, chewing gums, croix orthodoxes, tee-shirt à la gloire de Radovan.

 

Les bus, sans âge, attendent leur cocher. Bonne surprise, celui qui m’emmène à Split paraît équipé de chevaux fiscaux. Belgrade, Knin, Split. Douze heures. Deux pays.

 

La plupart des passagers sont des réfugiés qui ont quitté la Croatie au moment de la guerre. Avec sous le bras, un peu de chance, un sac, des gosses, un cœur brisé. La mort dans l’âme souvent d’y laisser les vieux qui voulaient mourir chez eux. A refaire patientemment, désespérément leur vie dans un autre coin de ce pays que fut la Yougoslavie. A tout recommencer à zéro. A tout accepter, juste pour se réveiller chaque matin, désespéré mais vivant. Avec leur accent croate, ils sont toujours de là-bas pour ceux d’ici, et d’ici, pour ceux de là-bas. Retrousser ses manches et puis ne pas penser, surtout ne pas penser. Certains sont arrivés dans des carrioles, sur  tracteurs, dans des bus brinquebalants, à pieds. Cafard d’exode qui charrie toujours des larmes et du malheur. Avec le triste nécessaire, les regrets d’avoir laissé les photos, des bouts de jours heureux, derrière. Et maintenant, revenir.  Impossible d’oublier mais ne pas penser, laisser dormir les humiliations, la colère. Sombrer dans un sommeil agité comme dans un abîme de gâchis.

 

Rire un peu trop fort des douaniers pointilleux, de la police croate qui fait descendre tout le monde du bus pour contrôler les passeports, à grelotter sur le bord de l’autoroute. Changer d’accent, de langue dès le guichet comme on change de réseau de téléphone. Croire que le pire est toujours possible, savoir que le pire a été possible. Mais continuer quand même par habitude, par résignation, par rage de vivre. Ne pas remarquer les impacts de balles, les tirs de mortier, les trous dans les âmes et dans les corps sur les murs de la gare routière de Knin. Contrôler l’appréhension de se faire caillouter les vitres du bus. Quêter un endroit qui soit « chez soi ».  Peut-être.

 

Heureusement dans les Balkans, il y a toujours une rencontre absurde et drôle pour rire pathétiquement de l’existence. De cette vie qui a tendance à être bien dégueulasse de ce côté de l’Europe. Ma rencontre du troisième type a eu lieu vers deux heures et demi du matin dans un bled entre Zagreb et Knin. Brouillard opaque et fantasmagorique. Pause d’une demi-heure. Les bouts des clopes dessinent des constellations inédites. Une Lincoln Strarsky et Hutch attend sur le parking sa prochaine poursuite. Et là, abrutie de sommeil, je suis accueillie par un orchestre de goupils, faune de bal musette, accordéon, flûte et violons. Deux ours bruns pas vraiment bonhommes se dandinent du haut de leur deux mètres poilus. Dans un coin, attablés, des renards et des lapins tapent le carton, le mégot au bout de la gueule tandis qu’un rouquin à queue touffue, cartouchière autour de la taille, zieute, hilare, les tricheurs, prêt à dégainer au moindre coup tordu. Je dépasse, incrédule, les mammifères piliers de bar, et avance incertainement  vers les lavabos. Titubante, je passe une porte étroite qui débouche sur encore des couloirs interminables. Alice au pays des réveils, je compte et recompte une infinité de portes jumelles, hallucination de pissotières en céramique. Je sors enfin du dédale blanc et me retrouve de nouveau dans ce bistro à bestiaux. Une belette aux mœurs incertaines  me fait de l’œil. Un sanglier, poch’tron sauvage, s’enfile une énième bière tandis qu’un ourson réclame son goûter en pleurnichant. La faune humaine, impassible, boit du café dans un nuage de fumée. La ménagerie taxidermée du tout petit matin, c’est trop pour moi. Je remonte m’effondrer au fond du car. Le soleil qui se lève au dessus de l’Adriatique m’ouvrira les yeux.

 

Par Paprika
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