Dubrovnik : cité éclat, parure de toits roses protégés par de hautes murailles, ouverte et fermée à la fois. Ville trop belle pour être vraie mais pourtant authentique et émouvante. Voyage dans le temps à travers les ruelles étroites. Dalles lisses et douces, caressantes, qui ronronnent presque sous les pas pressés et piaillant des touristes. Cité mystérieuse, fière et mondaine.
Et l’Adriatique, fidèle, qui effleure les remparts, de ses vagues pressantes, invitant la ville à une discrète danse érotique. Mais le massif du Srd veille au grain et surveille patriarcalement les regards langoureux de la ville vers le large. Le flirt se limite à des attouchements salés.
Dubrovnik renferme son cœur dans sa vieille ville qui sent le sel et les embruns. Elle accueille, bonne fille, les touristes vulgaires par la porte du Pile et les célébrités, trop tannées dans leurs habits de lin blanc, par le vieux port. Mais à chacun de passer sous un porche et inconsciemment de baisser la tête, humbles, devant le passé glorieux de Raguse.
Passé la Porte du Pile, devant la grande fontaine ronde du XV ème siècle, les enfants vifs et orgueilleux, se jettent à toute vitesse sur le mur de l’église des Franciscains, sautent sur une pierre sculptée et embrassent la muraille de leurs bras étendus. Il leur faut ensuite pour conjurer le sort, enlever adroitement leur chemise sans perdre l’équilibre. Des adultes, moqueurs, tentent d’égaler l’habilité des petits petons. En vain. Ils se précipitent vers la muraille et vers le ridicule. Gauches, incapable de s’élever à 20cm du sol, ils étouffent alors sous des ricanements rageurs, leur nostalgie de Peter Pan.
Dubrovnik avec ses églises, menues et précieuses, catholiques et orthodoxe, sa mosquée et sa synagogue. Signe d’un temps où la diversité était encore une richesse. Les monastères des frères ennemis du catholicisme, Saint Dominique et Saint François, abritent chacun un cloître enchanteur, vestibule du paradis. Qu’il fait bon y attendre Saint Pierre, heureusement en retard, pour mieux retourner dans le bruit du monde.
Déambuler ensuite dans le Stradun, large avenue pavée et colonne vertébrale de la vieille ville. Le nez en l’air tandis que l’œil est tenté par mille sollicitations : la relève de la garde, chamarrée de noir et de pourpre, grands garçons jouant à se costumer sous pretexte d’édifier le touriste. Corniches sculptées, pierres gravées, fenêtres dentellées encadrées de volets verts dalmates. Et un ciel bleu à damner. Difficile d’imaginer que cette merveille vénitienne fut tellement défigurée il y a à peine 15 ans par les bombardements du conflit yougoslave. Pour se convaincre, s’il le fallait, de l’absurdité de la guerre, il suffit de passer un instant dans la chambre du souvenir des combattants de Dubrovnik (Spomen soba Dubrovnackih branitelja) où les portraits des jeunes hommes morts au combat interrogent avec insistance le visiteur. Un défilé de clichés de la ville profanée par les bombes et la violence ne peut que serrer le cœur.
En effet, les canons, postés sur la cime du massif, visaient méthodiquement et précisément. Témoins, les impacts visibles dans la facade de la maison où je loge, dans le quartier de Gruz. Les habitants aiment se définir comme citoyen du monde d’abord, comme citoyen de la principauté libre de Dubrovnik ensuite. C’est bien leur ville qu’ils ont défendu bien plus qu’une idéologie ou un projet de nation. Francesca, ma logeuse, s’est occupée d’enfants réfugiés dans un hôtel de luxe, devenu abri de fortune. Professeur de musique, elle monta une chorale enfantine où s’unirent dans un même chant des voix croates et musulmanes. Elle se souvient de la cuisine de guerre : pâtes à l’eau de mer pour cause de coupure d’eau, mais aussi du café infâme, noyé dans le sucre mais qui restait salé. Comme les larmes versées sans fin sur son fils tué pendant la guerre.
Mais la ville a puisé dans ses ressources, pour renaître plus flamboyante que jamais. Elle séduit par sa magie intrinsèque, chargée d’histoires et de raffinement. A quelques mètres de la vieille ville, la plage attire aussi irréstisiblement le visiteur. Belvédère limpide et bienfaisant, la mer offre un point de vue superbe sur Raguse. Les pins parfument l’air et le Lazaret du XVI ème siècle ombre les baigneurs de la plage de Banje. Le soleil de septembre dore les peaux nues.
Mais c’est à la tombée du jour, maquillée d’étoiles et drapée de lumière que Raguse se révèle intime et éblouissante. La nuit est douce, la musique de Mozart s’envole du Palais des Recteurs et se met au diapason du roucoulement des fontaines. Dubitative face à cette ville de carte postale, me voilà envoûtée par tant de beautés : rencontre inopinée de la main de l’homme qui a ciselé une cité bijou, et d’un écrin naturel, montagne farouche et mer d’azur. Narquoise et indépendante, Dubrovnik séduit le visiteur et le laisse là, aux pieds de ses murs, chancelant et amoureux.
A vous de tomber sous le charme.