Disgressions

Mardi 29 août 2006

Premier message. D’arpenter, en sueur, les collines de l’île de Hvar à la recherche désespérée du réseau de téléphones portables, je passe directement à la modernité. La civilisation s’incarnant dans un téléphone, et donc internet, et donc un blog.

Un blog étonné sur les Balkans parce je pense que l’étonnement va de pair avec l’émerveillement et qu’il y a des raisons innombrables de s’émerveiller dans cette chaotique Europe du Sud-Est. Dans ce blog, se trouvera donc des chroniques, amoureuses bien sûr, de la région. Pour les fidèles d’il y a trois ans, vous retrouverez les chroniques de Novi Pazar, mais aussi des chroniques de Hvar ou la tentation de l’île, et des nouvelles chroniques de Belgrade la généreuse. Plus, cerise sur la torte à la crème, des petits topos socio-historico-politico-rigolos pour mieux comprendre la région.. Ah oui, ce blog est moche, je sais. A vrai dire, pour l’instant, ce que je maîtrise le mieux dans cet appareil, c’est le clavier ! Mais j’apprendrai et bientôt, la forme accompagnera le fond. Bonne lecture donc et bonne promenade.

 

 

Par Paprika
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Samedi 21 octobre 2006

C’est bien connu : le journalisme mène à tout à condition d’en sortir… En l’occurrence, j’en sors en pick up, moi qui sait à peine conduire.  Quelques jours en France à acheter et dédouanner un 4X4 pour une entreprise croate. L’équivalent d’un mois de salaire serbe dans la poche, soit 200 euros, et l’occasion de faire découvrir à un Croate, pour la première fois en France, les merveilles de Paris. Innocente, qui entre Cacak (centre de la Serbie) et Paris, préfèrerais toujours Cacak, voilà que reconnaissante, j’ai redécouvert la capitale française à travers les yeux neufs d’un débutant : la Tour Eiffel, les bateaux mouches etc. De la poudre magique made in Paris qui fait pétiller les yeux. Alors les étonnements du Croate m’ont fait regarder mon pays d’origine sous un angle inédit et anecdotique :

 

La jubilation de voir inscrits Raguse (Dubrovnik) et les armées de Dalmatie sur l’Arc de Triomphe. Moi, enthousiaste, de pointer Lille et Tourcoing…

 

RER gare du Nord en direct de Charles de Gaulle. Les Français sont-ils à cinquante pour cent de couleur noire ? Rien de raciste, juste de la curiosité d’un homme plutôt cultivé qui vit dans un pays où tout le monde est de couleur blanche. Mes enfants, bouturés en Balkanie, pointent aussi du doigt les Français issus de l’immigration quand nous rentrons dans la mère patrie.

 

La tristesse des regards, la non communication de Parisiens toujours pressés dans une ville faite pour vagabonder, pour tomber amoureux, ou juste pour se rincer l’œil devant tant de beautés à tous les coins de rue.

 

Et pourquoi, diable, dans un pays si gastronome, le moindre déjeuner en brasserie doit-il coûter une petite fortune ?

 

Enfin, l’absurde : devoir jeter son clope sur le sol faute de cendrier quand on boit un petit noir au comptoir. « Comprenez, monsieur, votre cendre pourrait voleter dans la consommation d’un autre client ». Œil rond du Yougo incrédule (il me tue s’il sait que je l’ai qualifié de Yougo) : se fout-on copieusement de sa tronche chez cet envahisseur de Napoléon ?

 

Nous avons fini notre marathon parisien, des ampoules au pied et  ivres d’art et de culture. 24H mode touriste : Montmartre à la Amélie Poulain, Le Louvres, la cathédrale de Reims, quelques bouteilles de champagne, Strasbourg, et l’Allemagne en automne. Et puis, aux environs de Munich, un signe indiquant Dachau. Mon Dalmate et moi nous regardons… Je partage avec ce monsieur quelques intérêts dont un, que nous taisons habituellement dans les dîners en ville, qui est notre quasi obsession lui, pour l’holocauste et la deuxième guerre mondiale, moi pour les génocides en général.  Il y a des jours, c’est sûr, où je préfèrerais ne lire que des romans photos pour alléger les prises de contact.

Un petit crochet, et nous voilà à chercher le camp de concentration à travers une zone commerciale, supermarchés et grandes surfaces de bricolage, meubles et autres machins. Un petit chemin à travers bois, très bucolique tout ça, un pont enjambant une paisible rivière, des fils barbelés, Arbeit macht frei sur le fronton,  des lycéens hilares pour mieux cacher leur malaise (tout au moins, j’espère), un lieu discordant enfin qui laisse désemparé. Et nous voilà, lui, né 10 ans après la 2ème guerre mondiale, moi bien après, dans un des lieux où selon moi, a surgi une certaine idée européenne. Quelle autre Union que celle qui a regroupé dans la même douleur, la même terreur des Européens de tous pays ? Quelle autre Europe que cette fraternité des assassins, unis dans la persécution et la cruauté, dont les victimes expiatoires furent trouvées bien sûr dans les minorités, dans ceux qui sont différents ? La mort, vacharde de haut vol, est toujours plus égalitaire que la vie. L’Union européenne aurait-elle pu se construire si ses fondations n’étaient pas faites de décombres, du sang et de la cendre de ceux froidement éliminés ici ? Je pense au père d’une amie de Belgrade qui a été déporté à Dachau pendant trois ans. Ce qui s’est passé ici est-il possible dans une autre culture que dans notre culture européenne ?

Nous nous regardons, le dalmate et  la ch’timi, à se dire que oui, nous sommes bien européens tous les deux, capables des pires saloperies comme des plus belles œuvres. Il y a un jour à peine nous nous pâmions devant la Joconde. Et nous voilà, malheureux comme les pierres, à triturer notre humanité, costume parfois trop large, parfois trop étroit, que l’on essaie cahin-caha d’ajuster au plus juste, au plus droit. Il tire longuement sur sa cigarette, je shoote dans des petits cailloux, rêveuse. Et finalement nous décidons de faire avec ce que l’on a. Avec le choix têtu pourtant de faire partie des gens de bonne volonté. Un clin d’œil, un sourire et nous voilà repartis, se comprenant sans un mot. Chacun jure dans sa langue : Jabote ! Merde ! les Allemands sont bien capables de nous faire payer le parking !

 

 

 

Par Paprika
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Dimanche 20 mai 2007

Hier soir, j’ai reçu une demande de mariage.

 

C’est joli, n’est-ce pas ? J’en aurais pleuré.

 

Mon prétendant vient du trou noir de l’Europe. Ami indéfectible, énergique et optimiste, il ne péche pas par sentimentalité excessive. Il voulait ne plus supplier pour obtenir un visa. Hier soir, j’aurais choisi gaiement la polygamie.

 

Il y a quelques jours, j’étais à Vienne, Autriche.  Douze heures à travers l’Europe centrale, une attaque de mandrins magyars dans le train de nuit, quatre contrôles de passeport et puis tout à coup, la beauté d’une ville impériale qui se promène de son pas de bourgeois satisfait. Aucune nostalgie dans la diaspora serbe de Vienne pour la mère patrie mais une drôle d’adaptation linguistique dans un sabir serbo-viennois qui pétille à l’oreille.

 

On se réhabitue vite au bain chaud de la prospérité et de la sécurité, et c’est avec une insouciance que je croyais disparue que je me suis perdue dans Vienne le sourire aux lèvres et le cœur battant. J’ai retrouvé notre prison balkanique, le cœur lourd, moi, qui suis devenue plus balkanique que je ne le voudrais. Au programme des prochaines semaines, une petite pluie fine et persistante qui depuis 16 ans ne laisse pas de place aux éclaircies : des charniers, des personnes disparues, un mythe génocidaire, des milices armées et l’avenir du Kosovo.

 

« A tous les repas pris en commun, nous invitons la liberté à s’asseoir. La place demeure vide mais le couvert reste mis. »  René Char (Fureur et Mystère).

 

Jusqu’à quand…

 

Par Paprika
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Samedi 20 décembre 2008

A chaque fois que je croise Tim Judah, mon confrère de The Economist, la première question que nous nous posons est invariablement «How are the kids ?». Tim et Rosie, son épouse, sont les heureux géniteurs de cinq enfants, moi de trois. Et croyez-le ou non, c’est notre première préoccupation bien avant les premiers mois de Eulex ou des élections de l’an prochain au Monténégro.

Etre mère, femme et journaliste est souvent rock’n roll. L’arrestation de Radovan Karadzic est ainsi tombée au plus mal en juillet dernier. Treize ans qu’on attendait et il faut que ça arrive la semaine où mon trio (19 ans tous ensemble) est en vacances dans mon appartement de 50 mètres carrés et les baby-sitters toutes à se bronzer sur la côte monténégrine. En plus, il pleurait sans interruption de ces lourdes pluies belgradoises qui noient plus qu’elles ne mouillent.

Mais Dieu est grand, la nouvelle a été rendu publique à 23h30 quand les enfants rêvent. Juste le temps d’écrire les papiers, neutraliser les miaulements de Treize, la chatte, avec des croquettes, anticiper un éventuel pipi nocturne du fiston et d’enregistrer les matinales de la BBC.

Trois heures de sommeil plus tard, on chasse les dessins animés pour les news. Toujours cinq clients (magazines, radio et quotidiens) à contenter et trois loulous affamés. De deadline en deadline, ma fille ainée, 9 ans, m’assure la traduction simultanée de la conférence de presse du Ministre. Pause déjeuner et bénédiction urbi et orbi de l’inventeur des coquillettes. L’après-midi continue sur le même rythme fou, le clavier maltraité par une écriture quasi-automatique. Complètement sous adrénaline, je prépare même un gâteau au chocolat tandis que Barbie princesse avec sa tiare dorée roucoule d’une voix fluette qu’elle va attraper Karadzic et que les Playmobils réchignent à partir au Kosovo !

Si cette semaine fut exceptionnelle, combien de fois, ai-je écrit une analyse politique (fine, bien sûr) avec un bruit de fond plus ou moins strident ou relu mes phrases tout en m’escrimant à enfiler une veste de 3cm à une Pollypocket. Acquiescé à 15h à un deadline à 18h sachant qu’avant, il faudrait dare-dare récupérer les enfants à l’école et au jardin d’enfant, acheter le goûter et écrire le papier du siècle. Ou téléphoné à une source sur le lit superposé des petits tout en réparant une petite voiture, des cris de cochon qu’on égorge surgissant de l’autre pièce.
Le prochain qui me susurre que le journalisme est un métier glamour, je lui pète la gueule…

 

Je ne saurais trop conseiller la lecture de «Are we there yet ? » de Rosie Whitehouse qui explique ce que c’est d’avoir pour mari ou pour père un grand reporter. Les tribulations de la famille Judah-Whitehouse, entre poussette et direct live, dans une Yougoslavie en décomposition méritent le détour.

http://www.amazon.fr/Are-We-There-Yet-Frontline/dp/0955572908/ref=sr_1_1?ie=UTF8&s=english-books&qid=1229794999&sr=8-1
Par Paprika
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Dimanche 22 février 2009

Encore un sac à  préparer, je vais finir par ne plus les défaire. Depuis mi janvier, j’ai passé près de 64h de bus à travers les Balkans dans les odeurs de transpiration, d’étables, de saucissons à l’ail et autres courtoiseries campagnardes. Les grolles aux pieds à patiner, pataude, dans la neige, la boue et le gel. Les talons font calèche dans la soute du car. Refugiée sous la parka dans un pull en cachemire et un foulard de soie, doublée d’une écharpe laineuse, douceur et raffinement affable, même en plein courant d’air, même au petit matin. Une décoction incertaine dans un boui-boui empestant la cendre et l’ennui à observer la lente caravane d’une famille de cafards oui, mais aspergée d’un parfum qui coûte un bras. Les acrobaties des toilettes à la turc s’apprivoisent avec flegme si armée d’un bagage de parigote qui sent bon le cuir et Sèvres-Babylone. Des dessous en soie pour attendre le printemps et un improbable taxi dans un village à peine réveillé par une cariole à chevaux. Un peu de France élégante et mythique dans une palette grisâtre et glacé. Enfin un poudrier siglé pour garder prise avec le temps qui passe et que je gaspille ici à si bon escient.

Et toujours Radio Kombi :
http://www.youtube.com/watch?v=-DILKNWrNvs&feature=related


Par Paprika
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