Chroniques de Novi Pazar

Dimanche 10 septembre 2006

Il y a trois ans et demi, le 1er février 2006, enchantée de quitter Paris et sa banlieue, je débarquais en Yougoslavie avec un oeil neuf, , un mari, deux petites filles de 4 ans et de 15 mois et un Assimil serbo-croate,. Le père de mes enfants avait eu le bon goût de se dégoter un job à Novi Pazar, au service de la France. D’un simple point sur la carte, situé vaguement entre la Bosnie, le Kossovo et le Monténégro, cette ville, fief de la minorité musulmane serbe, est devenue rapidement « chez nous ». Envoyées à la sauvette de cafés internet surpeuplée et enfumés –un internaute, 20 mégots-, ces chroniques sont des simples lettres adressées à nos familles et amis, un peu inquiets de nous voir s’installer dans un pays où le premier ministre, Zoran Dindinc (Djindjintch) venait d’être abattu en pleine rue. Ce sont, en fait, les récits un peu naïfs d’une balkanophile balbutiante, mère au foyer convaincue qui pourtant, à Prima préfère la lecture de Primo Levi. Journaliste repentie et en liberté très provisoire, j’ai essayé de donner des couleurs aux clichés d’un pays exsangue qui m’a, irrémédiablement, ouvert le cœur. Fin de cet aparté un peu personnel. En route !

 

Par Paprika
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Lundi 11 septembre 2006

3 mars 2003 , Nouveau western

 

 

 

Un mois à Belgrade et toujours pas de voiture. Elle serait sur un camion croate en direction de Belgrade où les douaniers sont en grève. D. multiplie les entretiens pour mieux comprendre Novi Pazar. Les échos qu’il en a ne sont pas encourageants. Ses interlocuteurs sont pessimistes et s’attendent à un nouveau conflit en sud Serbie qui pourrait raviver les tensions, déjà bien présentes, dans le Sandjak. Nous devenons impatients de nous rendre compte du climat sur place. Une amie nous a prêté une Lada 4x4 immatriculée 75 et nous voilà partis. Les routes en Serbie existent et c’est leur qualité principale. Le 4x4 se révèle un choix judicieux, voire très utile alors qu’un autobus nous double dans l’épingle à cheveux d’une route de montagne. 274km en six heures. Pierre B. avait  raison : « une Lada, c’est bien. Une voiture, c’est mieux ». Au fur et à mesure, le paysage se fait plus montagneux, plus sauvage, avec disséminées ça et là quelques maisons comme égarées. Un piéton surgit de la montagne et nous suit longtemps du regard. Des stèles funéraires fleuries de bouquets en plastique gris de poussière jalonnent la route, bornes kilométriques de destins trop courts. Un portrait réaliste du défunt souriant supplie les automobilistes d’être prudents. En vain.

 

Nous sommes arrivés de nuit à Novi Pazar, longeant les fabriques de jeans, sous un ciel étoilé. L’appartement que nous a trouvé Isko est correct : deux pièces, cuisine, sdb, au troisième étage d’un espèce d’HLM avec vue sur la cheminée du chauffage collectif et les balcons des voisins. Comme tout appartement qui se respecte ici, il y a du parquet partout et un balcon fermé par des vitres. La fatigue du voyage, la déception de cet appartement trop petit pour contenir nos 5m3 de déménagement, la mauvaise humeur de notre fille aînée : un coup de déprime s’abat sur nous et c’est le cœur lourd que nous allons nous coucher, par terre car le canapé-lit nous scie, déjà, les reins.

 

Au réveil, le moral est un peu plus haut. Nous filons à la télé locale passer une petite annonce pour une maison avec jardin. Novi Pazar est une ville moche, pleine de maisons en parpaing, qui se construisent au fur et à mesure des rentrées d’argent, elles sont donc en état de perpétuel inachèvement. Quelques ruines d’anciennes maisons ottomanes et la finesse des mosquées rappellent que Novi Pazar fut l’étape obligée de la route Dubrovnik-Stamboul. Aujourd’hui, les camions ont pris le relais des caravanes puisque la moitié des poids lourds de Serbie est immatriculée à ici. Moins de bimbeloteries plus de gaz d’échappements. C’est le progrès.

 

Par Paprika
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Jeudi 14 septembre 2006

3 mars 2003,

 

Les faubourgs de la ville sont perchés sur les collines dans une vraie campagne avec poules sur la route, bœufs et chevaux tractant les charrettes et meules de foin élevées à la main. Surplombant le quartier serbe, une église orthodoxe veille sur un vieux cimetière. Les fresques, abîmées, sont si fines qu’elles rappellent Giotto. Les flammes des bougies vacillent dans le froid. Une grande paix se dégage de ce lieu. Une baka (grand-mère) en est la gardienne bienveillante et porte avec respect, une clé centenaire, baguette de fée gigantesque. Plus loin, à quelques kilomètres, perdu dans la montagne, un vieux monastère vient d’être rénové par l’Unesco. Sept moines, jeunes pour la plupart, en assurent la garde. Dans un mauvais anglais, ils nous demandent d’où nous venons et nous proposent du café. La nature est belle à en couper le souffle. C’est la fonte des neiges et les versants se déclinent en blanc ou en ocre selon leur exposition. En bas, la rivière, Rachka se faufile dans la vallée. Ses rives sont défigurées par des tonnes de déchets en plastique, carcasse de voitures, etc. Un cauchemar d’écologiste. Des décharges sauvages parsèment la campagne et la propreté des rues de la ville n’est pas une priorité.

 

Cinq heures. Le chant des muezzins remplit l’air du soir. Nous sommes à 80% en terre musulmane. Des musulmans européens qui revendiquent l’appellation de Bochniaques. Ils co-existent avec les Serbes orthodoxes mais ne vivent pas ensemble. Les Bochniaques contrôlent le commerce et vivent mieux qu’un Serbe moyen. Les prix sont plus élevés qu’à Belgrade sans que pourtant, ne perce ce sentiment de gêne matérielle, omniprésent dans la capitale. Les quartiers serbes sont parmi les plus pauvres de la ville, le bidonville étant, bien sûr, réservé aux tsiganes. Les Serbes tiennent leur revanche grâce aux policiers à 60% serbe. Le moindre poteau ou arbuste dissimule un flic en embuscade qui vous arrête pour le motif que votre tête ne lui revient pas. Pour preuve, en trois jours à Novi Pazar, nous nous sommes fait arrêter cinq fois. « Francuska ambassada » : Ah, la déception dans le regard du flic qui brillait à la perspective de nous racketter de quelques euros.

 

Située dans le faubourg serbe, notre maison appartient à un hadj aux longues moustaches (musulman qui a fait un pèlerinage à la Mecque accomplissant ainsi l’une des 5 obligations de sa foi). C’est une maison de deux niveaux à flanc de colline à 4km du centre ville, avec  vue sur la montagne. Le hic, c’est que le hadj n’a plus de dinars pour finir sa maison : la dalle de béton est nue et il n’y a ni chauffage, ni évier, ni baignoire, ni téléphone. Il en demande 200 euros par mois. Un rapide conciliabule avec Isko à faire les calculs : équiper la maison plus le loyer, nous reviendra à 350 euros par mois sur 10  mois. C’est inespéré pour Novi Pazar où les prix ont grimpé en flèche depuis la guerre du Kossovo qui a amené un flux de réfugiés. Les filles ont déjà les mains pleines de terre à jouer dans le jardin. Nous serons éloigné de la ville où la surveillance du voisinage aurait été pesante, nous sommes à proximité des sentiers à champignons et il y a de la place pour les amis

 

De retour à Belgrade, le printemps avait profité de notre excursion pour faire ses premiers pas. Une foule inhabituelle déambulait dans la rue piétonne sur nos fenêtres et preuve indiscutable de la fin de l’hiver, les Belgradois paressaient à la terrasse des cafés. Mieux encore, les vendeurs de bonnets et de gants ont disparu pour faire place au stand de crème glacée. Signe moins contestable que les hirondelles.

 

 

 

 

 

Par Paprika
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Jeudi 21 septembre 2006

Ca y est ! C’est le grand jour : les charrettes à bœufs descendent des collines, les taxi tractent des remorques qui caquètent et cocoricotent, les bus, dons des gouvernements suisse ou allemand, arrivent archibondés des bourgades environnantes, les Tsiganes font galoper leurs attelages tintinnabulants, les piétons envahissent la route. Nous sommes mardi, jour du marché de Novi Pazar. Attention, rien à voir avec le marché du dimanche où toute la Serbie vient acheter ses denims. Ici, c’est la campagne qui descend à la ville. Sur le pont qui enjambe la Rachka, des paysannes pèsent des toisons de laine avec la lenteur délibérée de celles qui connaissent le prix de leur travail. Douceur blanche, chaleur brune ou grise, il fait bon plonger le nez dans leur odeur.

 

Plus loin, des vieilles, le visage serré dans des fichus noirs, couvent leurs œufs d’un regard perçant. Elles papotent, échangent les nouvelles tout en jetant à la dérobée un œil vif sur un éventuel acheteur. Elles appâtent le client avec d’autres produits : baies de genévrier dont on fait une boisson fermentée ou non selon sa religion, petit fagot de pin, herbes médicinales, poivrons marinés, grosses chaussettes et gilets tricotés avec la laine de leurs moutons. Les visages sont hâlés, aussi ridés que leurs pommes, les mains déformées par le labeur tandis les yeux clairs nous dévisagent avec une méfiance prête à céder le pas à la malice. Elles gèrent leurs petites affaires avec une fausse indifférence comme si ces pauvres billets froissés dans une boîte cabossée ne résumaient pas leur survie, mais du superflu, une coquetterie en somme. Elles repartiront la boîte vide mais ployant sous les poids des produits de première nécessité, farine, savon, médicament, qui gonflent leurs sacs et leur cœur de fierté. Vieilles silhouettes sombres, elles sourient, les rusées, d’avoir réussi cette semaine encore à déjouer les tracasseries du temps et de la misère.

 

Dans l’enceinte du marché, les étals explosent sous les fruits et légumes, feu d’artifice maraîcher et parfumé. La main se glisse, comme par mégarde, dans le ruissellement satiné des lentilles et des haricots. Ambres blonds et sucrés, les pots de miel capturent un timide rayon de soleil. Une odeur forte, presque nauséeuse s’échappe insidieusement à travers les interstices des tinettes de bois clair, cerclées de branches de noisetier, où reposent, pâlots, le beurre et les fromages frais. Ribambelle érotique et synthétique, des soutiens-gorge s’offrent aux regards concupiscents des hommes, rêveurs de courbes douces et généreuses, et à l’observation experte des femmes qui en veulent pour leur argent. Un bric-à-brac de jouets de quatre-sous socialise des poupées blondes peroxidées, des pistolets à plomb, des chars d’assauts miniatures et des oursons qui perdent déjà leur fourrure. Des balais de paille, grand-frères ménagers, veillent sur des casseroles rutilantes et sur l’inévitable armada éphémère de la vaisselle en plastique.

 

Sur la grand-route qui longe la Rascka, on vend des arbres à planter et du matériel agricole d’occasion. Les tracteurs rutilent comme des camions de pompier à la veille de la parade. Un petit pont de bois délimite le secteur légal du marché noir. Téléphones portables, tv, frigos, chaînes hifi. On peut même passer commande. Les prix sont donnés en euros ou en francs suisses. Les Tsiganes essaient de revendre ce qu’ils ont récupéré à un peu moins miséreux qu’eux : méli-mélo mélancolique, vêtements et sacs de farine ou de haricots blancs donnés par la Croix Rouge. A quelques mètres, les poules deviennent hystériques emprisonnées dans leurs cartons depuis le potron-minet, les oies cancanent furieusement et des paysans, même pas endimanchés, essaient sans trop de conviction d’organiser des combats de coqs. Les lapins, flegmatiques, grignotent des feuilles de pissenlit. Le bal des mercedes flambant neuves tournent et retournent, à 30km à l’heure, autour du marché.Valse novi-pazaroise lente et fatiguée. Vers seize heures, les derniers étals se vident. C’est l’heure du déjeuner. Ne flotte dans l’air qu’une tenace odeur de café grillé.

 

 

 

 

 

Par Paprika
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Mercredi 25 octobre 2006

Avril 2003

 

Premier contrôle serbe rébarbatif et deuxième check point, pour rire, de l’armée italienne. Nous traversons le Kossovo nord, en zone serbe, vers Mitrovica. Le long de la route s’alignent des magasins d’électro-ménager en pagaille - le protectorat UN est une zone hors taxe- et des vendeurs de cigarettes de contrebande, sacs avachis au bout des pieds. Des maisons délabrées mais toujours debouts. Des stations essence tous les 300 mètres, blanchiment d’argent garanti, et des véhicules de la KFOR sur toutes leurs formes : jeeps, camions, bus, véhicules légers. Un vrai salon de l’auto pour bidasses. Les limitations de vitesse se déclinent en deux panneaux : l’un pour les automobiles, l’autre pour les chars. Les villages serbes, étranglés par un mauvais sort, égrènent le paysage, paralysés pour les siècles et les siècles.

 

Mitrovica. Nous traversons le pont Austerlitz qui sépare le côté serbe du côté albanais. Un chasseur alpin imberbe, béret impeccable en pente douce, nous demande si nous passons des vacances au Kosovo. Oui, bien sûr à condition de faire du birdwatching spécialisé dans les corneilles. Oiseaux de malheur, elles rôdent par centaines au dessus de la plaine . Mitrovica-sud. Cafés et restaurants avec menus en anglais que l’on paye en euros. Des vieux Albanais circulent, impassibles. Les oreilles protégées du bruit du monde par un chapeau traditionnel qui ressemble à une motte de beurre. Kalimeros ridés qui auraient trouver une bonne âme attentive, et surtout généreuse, à ses malheurs. Drapeaux européens, américains et nations unies claquent au vent sur des immeubles neufs entourés de fils barbelés. Partout des 4X4 blancs des Nations Unies ou d’ONGs, insultants de grillages anti-jets de pierres, balises satellites et jolies interprètes fournies comme option ultime.

 

Nous reprenons la route vers Pristina munis d’un dépliant sur les mines anti-personnelles, remis gentiment par un militaire français qui nous déconseille d’aller aux champignons en dehors des chemins. Un blindé, vilaine gargouille kaki, monte la garde devant une église. Des tombes du cimetière orthodoxe ont été profanées. Bien sûr, le cimetière musulman est du côté serbe. Véhicules militaires, 4X4 blancs, voitures sans plaques, charrette à cheval. Monuments monumentaux à la gloire des soldats de l’UCK, drapeaux écarlates avec l’aigle flottant au balcon ou veillant sur les tombes. Hôtels à putes spécial troufions, écoles reconstruites par les émirats. Et puis des villages aux murs bavards : villas albanaises neuves, flamboyantes, ornées d’aigle en plâtre au bec fier et maisons serbes détruites dont il ne reste que des briques que plus personne ne viendra maçonner. Sécurité et reconstruction d’une part, amertume et ressentiment de l’autre.

 

Pour paraphraser Quino, Pristina est à l’architecture ce que le communisme est à la démocratie. Ce n’est pas une ville, aussi moche soit elle, c’est ONUland. Il doit bien avoir autant d’albanophones que de personnel international. A croire qu’un sinistre sire à New York a lancé un concours à qui va repleupler le Kossovo : les corneilles ou le personnel au joli passeport. Nous faisons quelques courses. Les prix sont 1,5 fois plus chers qu’en Serbie mais nous sommes bien contents de trouver du savon de Marseille, des cigares et une librairie, introuvables chez nous. On s’achète même une carte de l’Albanie ethnique (sic), histoire de retrouver son chemin dans cette vallée de larmes. Mère Théresa, albanaise de Macédoine, veille au grain de chapelet sur son piédestal de pierre. D’après la carte, Novi Pazar et même Corfou sont en territoire albanais. Il ne manque plus que l’Italie du Sud et Saint Josse-teen-noode, comme territoires d’Outre mer.

 

Nous repartons,  évitant cette fois Mitrovica la déprimée, et croisons des soldats danois aux joues rouges en route vers leur base. Les camps militaires sont construits pour durer. Un lac céruléen, lové entre les montagnes, s’étend sur 25km et se moque bien des deux check-points. De retour en territoire serbe , on aperçoit un minaret qui interroge le ciel. La route se fige brusquement et  se transforme en piste. Le tronçon, bel et bien goudronné et balisé, gît en contrebas, languette découpée aux ciseaux chirurgicaux d’une frappe de l’OTAN.  C’est ce qu’on appelle une guerre propre.

 

 

 

 

 

Par Paprika
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