Ca y est ! C’est le grand jour : les charrettes à bœufs descendent des collines, les taxi tractent des remorques qui caquètent et cocoricotent, les bus, dons des gouvernements suisse ou allemand, arrivent archibondés des bourgades environnantes, les Tsiganes font galoper leurs attelages tintinnabulants, les piétons envahissent la route. Nous sommes mardi, jour du marché de Novi Pazar. Attention, rien à voir avec le marché du dimanche où toute la Serbie vient acheter ses denims. Ici, c’est la campagne qui descend à la ville. Sur le pont qui enjambe la Rachka, des paysannes pèsent des toisons de laine avec la lenteur délibérée de celles qui connaissent le prix de leur travail. Douceur blanche, chaleur brune ou grise, il fait bon plonger le nez dans leur odeur.
Plus loin, des vieilles, le visage serré dans des fichus noirs, couvent leurs œufs d’un regard perçant. Elles papotent, échangent les nouvelles tout en jetant à la dérobée un œil vif sur un éventuel acheteur. Elles appâtent le client avec d’autres produits : baies de genévrier dont on fait une boisson fermentée ou non selon sa religion, petit fagot de pin, herbes médicinales, poivrons marinés, grosses chaussettes et gilets tricotés avec la laine de leurs moutons. Les visages sont hâlés, aussi ridés que leurs pommes, les mains déformées par le labeur tandis les yeux clairs nous dévisagent avec une méfiance prête à céder le pas à la malice. Elles gèrent leurs petites affaires avec une fausse indifférence comme si ces pauvres billets froissés dans une boîte cabossée ne résumaient pas leur survie, mais du superflu, une coquetterie en somme. Elles repartiront la boîte vide mais ployant sous les poids des produits de première nécessité, farine, savon, médicament, qui gonflent leurs sacs et leur cœur de fierté. Vieilles silhouettes sombres, elles sourient, les rusées, d’avoir réussi cette semaine encore à déjouer les tracasseries du temps et de la misère.
Dans l’enceinte du marché, les étals explosent sous les fruits et légumes, feu d’artifice maraîcher et parfumé. La main se glisse, comme par mégarde, dans le ruissellement satiné des lentilles et des haricots. Ambres blonds et sucrés, les pots de miel capturent un timide rayon de soleil. Une odeur forte, presque nauséeuse s’échappe insidieusement à travers les interstices des tinettes de bois clair, cerclées de branches de noisetier, où reposent, pâlots, le beurre et les fromages frais. Ribambelle érotique et synthétique, des soutiens-gorge s’offrent aux regards concupiscents des hommes, rêveurs de courbes douces et généreuses, et à l’observation experte des femmes qui en veulent pour leur argent. Un bric-à-brac de jouets de quatre-sous socialise des poupées blondes peroxidées, des pistolets à plomb, des chars d’assauts miniatures et des oursons qui perdent déjà leur fourrure. Des balais de paille, grand-frères ménagers, veillent sur des casseroles rutilantes et sur l’inévitable armada éphémère de la vaisselle en plastique.
Sur la grand-route qui longe la Rascka, on vend des arbres à planter et du matériel agricole d’occasion. Les tracteurs rutilent comme des camions de pompier à la veille de la parade. Un petit pont de bois délimite le secteur légal du marché noir. Téléphones portables, tv, frigos, chaînes hifi. On peut même passer commande. Les prix sont donnés en euros ou en francs suisses. Les Tsiganes essaient de revendre ce qu’ils ont récupéré à un peu moins miséreux qu’eux : méli-mélo mélancolique, vêtements et sacs de farine ou de haricots blancs donnés par la Croix Rouge. A quelques mètres, les poules deviennent hystériques emprisonnées dans leurs cartons depuis le potron-minet, les oies cancanent furieusement et des paysans, même pas endimanchés, essaient sans trop de conviction d’organiser des combats de coqs. Les lapins, flegmatiques, grignotent des feuilles de pissenlit. Le bal des mercedes flambant neuves tournent et retournent, à 30km à l’heure, autour du marché.Valse novi-pazaroise lente et fatiguée. Vers seize heures, les derniers étals se vident. C’est l’heure du déjeuner. Ne flotte dans l’air qu’une tenace odeur de café grillé.