Hvar ou la tentation de l'île

Mardi 29 août 2006

Le figuier, indolent, croule sous le poids sucré de ses fruits. Le soleil brandit des loupes de lumières à travers les feuilles et recherche les indices de la fin de l'été. Septembre approche. La mer, virgule azurée, ponctue la baie de Jelsa qui s'étire derrière la terrasse. Les grillons exécutent en virtuose leurs derniers concerts de la saison. La chaleur des pierres s'adoucit, caresse minérale et hospitalière. Les papillons baisent fugacement des Belles-de-Nuits, gorge offerte et sans pudeur. Les grenades ragaillardissent le feuillage de leur rondeur rouge. Les guêpes, têtues et bruissantes, s'invitent dans la maison. Les oliviers aux tempes argentées sourient de leur discrète promesse verte. Les voisins dans leur champ adressent une prière muette au ciel qu'il protège les récoltes des raisins. Chacun s'affaire dans les vignes comme une mère prépare son enfant pour un grand jour et redoute qu'un saut dans une flaque ne gâche ses soins anxieux.

 

L'Adriatique enveloppe et caresse, douce, chaude et accueillante. Translucide, la mer laisse apercevoir des petits poissons brillants au baigneur de passage. L'odeur, forte, des pins étourdit et console tandis que les galets, espiègles, roulent sous les pieds nus et laissent la mer et le vent inscrire des rûnes magiques et énigmatiques sur leurs faces lisses. Qu'il est difficile de partir d'ici.

 

Heureusement il y a les villageois qui, eux, nous encouragent à refaire les valises. Encore. Les fronts butés, les regards vides, les sourires matois qui attendent que l'étranger se prenne les pieds dans sa propre solitude. Les portes entrebaillées pour mieux se refermer. Sombres fentes à travers lesquelles ne percent que les profils pincés des veuves. Elles fixent la rue, statues de sel silencieuses. Mais elles n'oublient rien. Ni personne. Le parfum de la femme en noir dalmate marie l'odeur âcre de la sueur et sûre, du lait de chèvre. Les enfants, innocents et cruels, ferment les poings sur des cailloux et ravalent à grand peine un crachat méprisant au fond de leurs gorges tendres.

Allons ! Les provinces illyriennes n'auront duré que quelques années mais ont marqué durablement la côte croate. Notre occupation pacifique, elle, n'aura duré que cinq mois mais Napoléon jouait avec atouts : homme, îlien, et corse de surcroît. Nous avions sous-estimé les douleurs de l'après-guerre, ravivées par nos enfants qui parlent serbe, et ignoré naïvement la capacité d'inertie de gens, alliés par la terre et le mariage depuis des générations.

 

Il reste de cette expérience des rencontres qui laissent le sourire aux lèvres, l'Adriatique, fidèle et généreuse, et une nature splendide qui se laisse admirer à qui veut la flatter. Le retour à Belgrade s'accompagne d'une pointe de regret, beaucoup de joie à retrouver ces Serbes exubérants et le désir de revenir, détaché, recevoir ce qui peut être donné.

 

Par Paprika
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Vendredi 15 septembre 2006

Hvar, île de la Dalmatie, située en face à Split a tout d’une péronnelle jet-set et magnifique. Bandelette odoriférante et quartzifère, elle envoie à tous vents ses parfums de lavande, de romarin et autres merveilles aromatiques. Il y a deux ans, nous y avons acheté une vieille maison de pierre, en bien mauvais état, au cœur d’un village, Vrbanj. Depuis avril 2006, nous rénovons cette antique et traditionnelle bicoque avec le projet insensé de nous intégrer dans une communauté repliée sur elle-même pour qui nous serons toujours des furéchti, des étrangers. La nature est plus généreuse que les hommes, la mer resplendit chaque jour de la terrasse, le soleil couchant rosit les collines derrière lesquelles la lune, hiératique et bienveillante, met en scène ses apparitions. Les gens, eux, se taisent et attendent la chute. Voici les chroniques de Vrbanj.

 

 

Par Paprika
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Vendredi 15 septembre 2006

Fidèlement, deux fois par jour, cigogne au noir plumage, Ankitsa, ma voisine, ondule à travers la cour. Elle vient porter le café à mes ouvriers. Attentive à ne rien renverser, elle enjambe les pierres tombées du toit, les planches. Le plateau d’argent brille au soleil.

Maigre roseau qui plie mais ne rompt pas , Ankitsa est originaire d’Herzégovine, là-bas de l’autre côté de la mer et de la montagne. 39 ans de vie cahin -caha ont marqué cette haute silhouette efflanquée, les seins sont portés disparus, un buisson de cheveux châtains s’enracine sur un visage émacié qu’illumine pourtant un grand sourire édenté. Un vieux sac sous le bras, léger de ses richesses, elle est arrivée au moment du conflit yougoslave sur Hvar, terre croate, protégée des combats par la mer. Ici, il y avait un peu de travail, encore. Et puis, un très vieux garçon dans sa ferme centenaire qui cherchait à prolonger la lignée d’une antique famille de marins.  Ankitsa, elle, cherchait juste à prolonger un peu son futur. Il se sont mariés par intérêt, par solitude aussi. Les gens ont parlé de la bonté d’âme de l’enfant du pays pour l’étrangère. Et quand le fils est né, le contrat fut respecté.

Mais les bonnes fées devaient avoir fort à faire à la fin de la guerre et ne sont pas penchées sur le berceau. Le petit Youré, grands yeux de manga japonaise et minois de poupée a le tête perdue quelque part dans ce ciel si bleu. Il n’en redescend que pour caresser, humer et pétrir ses champs, ses vignes, ses oliviers. Chardon sauvage, trop grand dans ses habits de petit paysan, il règne en despote sur le poulailler. Et puis, comme la vie a toujours la main trop lourde pour les malheureux, voilà que le père tombe malade de ce que l’on appelle une longue maladie et meurt au printemps, entre deux averses.

Ankitsa a refait donc sa garde-robe : un an à ne porter que du noir dans ce village du dernier siècle. Et puis, elle a jeté, jeté pendant des jours et des jours tout ce qui encombre cette maison qui ne sera jamais la sienne. Les jours s’écoulent alors, longs, immobiles, à briquer une maison impeccable, à laver, relaver, et encore blanchir du linge qui demande grâce et larmoie sur la terrasse.  Alors, on s’assoit sur les marches de pierres, un petit coussin sous les fesses, une tasse de café à portée de main, à regarder éclater les rêves, fragiles bulles de savon que l’on avait soufflées. Avant.

Mais la vie revient, imprévisible, dans la carrure velue d’un ouvrier d’Herzégovine. Les cheveux bouclés par la sueur, la blague et le tabac aux lèvres, les yeux bleus acier. Un étranger comme elle, dans cette île revêche. Quelqu’un du pays. Pas question de compter fleurette dans un village de 800 habitants et d’autant de langues déliées par la perfidie. Mais Ankitsa ose, de l’audace des timides et des désespérés. Elle se glisse par le portail, annexe notre cave jonchée de matériel de construction, et plante le drapeau de son courage en posant son plateau. Elle sait qu’elle peut compter sur ma complicité muette. Entre étrangères, on se comprend. Et puis moi, femme balkanique de pacotille, je ne prépare jamais le café à mon harem en bleu de travail.  Là, assise sur un sac de ciment, elle boit des yeux son homme et en oublie sa tasse. Le parfum de la liberté sent le mâle et la cigarette. A l’ombre et à l’abri des regards, on est bien. Enfin. C’est émouvant une femme amoureuse, pour rien, pour la renaissance, pour l’espoir malgré l’impossible, pour la légereté, pour le simple bonheur d’être en présence de l’autre. Des cailloux tombent du plafond, et le plâtre nous vieillit prématurément. Le marc de café noircit la porcelaine des signes du destin. Et ma cave, sous l’effet merveilleux de l’amour et du désir, se transforme soudainement en palais des 1001 nuits.

 

 

Par Paprika
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Mercredi 8 novembre 2006

Le soleil éclabousse l’Adriatique. La borée, vent j’en foutiste, perce la carapace des vieilles pierres et lave énergiquement le ciel d’automne. Le nez rouge et les doigts engourdis, les clans se retrouvent dans les champs.  Ces champs fait pour la main de l’homme puisque leur superficie ne dépasse pas ce que l’on peut travailler du lever au coucher du soleil. C’est le temps des olives. Perles de jais, billes de jade qui brillent dans l’argent des feuilles, prêtes à être cueillis. On se rassemble autour des troncs gris et torturés, en familles, petites bandes affairées, les pieds ancrés dans le sol, la tête caressée par le feuillage. Même empressement autour de l’arbre que celui du jour de la décoration du sapin.  On secoue les branches, nappe verdoyante dont tomberaient des miettes juteuses. Les seaux se chargent petit à petit de la récolte. Ca sent l’humus, les herbes, le minéral. Le jus des fruits trop mûrs tâche les doigts et coule jusqu’au poignet. Parfum amer de Méditerranée. Bois millénaire qui se retrouvera malgré lui apprivoisé dans une bouteille.

 

La vigne s’empourpre sous l’insulte cinglante du vent. Le vin étoffe sa couleur dans les caves et patiente jusqu’à la Saint Martin pour révèler son bouquet. Les grenades, trop fertiles, explosent, écarlates. Leurs grains acidulés font grimacer le gourmand qui se laisse tenter par la rondeur rubiconde du fruit. Quelques chats, distraits, se chauffent encore sur les murets sur lesquels chutent les feuilles dorées, petits parachutes de saison. La place du village repose. Pas un bruit plus haut que l’autre dans ce lieu où les habitants prennent le temps de compter les gouttes de pluie. L’odeur des pins descend des collines et se noie dans la palette fauve et ocre des champs. On redresse les cols et les volets se ferment à l’heure du café. L’hiver, parenthèse frissonnante, approche.

 

 

Par Paprika
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Mercredi 15 novembre 2006

La nappe est comme il faut : à carreaux rouges. Un feu d’enfer, lubrique, lèche les formes généreuses de la cocotte tandis que le couvercle tressaute hystériquement, en cadence. La Yura, la soupe, postillonne à qui mieux mieux.  Du bœuf, des carottes, quelques pommes de terre, du laurier, de l’huile d’olive, beaucoup d’huile d’olive. La miche de pain attend d’être rompue. Le bouillon tente d’hypnotiser de ses centaines d’yeux l’ouvrier qui a terminé sa journée. Le vin glougloute dans les verres, charpenté et fruité. La fumée des cigarettes et la vapeur de la casserole se disputent la première place. Les gars du bâtiment sortent de la douche. Ca sent un peu trop le parfum fleuri du savon et l’eau de cologne masculine. Un signe de croix hâtif et à l’attaque ! Des mains comme des battoirs s’abattent sur les cuillères.  Voilà mes soupers durant mes semaines croates : un moineau au milieu d’ogres bienveillants. Je mets les pieds sous la table, me laisse servir, aux petits oignons et le sourire aux lèvres . Après deux mois de lutte acharnée, les camarades me laissent enfin éplucher les pommes de terre. Chacun, du plâtrier au contremaître, met un point d’honneur à préparer sa spécialité, toujours arrosée de la meilleure huile d’olive au monde.  Me voilà contaminée par le côté Tartarin de mes ouailles ! Les menus pourraient figurer dignement dans des restaurants de routier : St pierre grillé, salade de chou. Friture de petits poissons, salade de pommes de terre à l’oignon. Des tripes. Des ragouts qui chatouillent le nez. Saucisses-frites. C’est que ça mange ces gaillards : pas un gramme de gras, que du muscle. Ca picole aussi. Moi, je ruse et fais durer mon verre. Manquerait plus que je beugle la Marseillaise debout sur la table. On mange, affaire sérieuse, puis on cause. J’apprends petit à petit -on se défait pas comme ça d’une trentaine d’années de bonnes manières- à manger avec les mains, m’essuyer sur ma manche, mettre les coudes sur la table et à renifler un bon coup. Mais jamais, bon sang, de dessert. Le jour où résolue à amener la civilisation, j’ai préparé une mousse au chocolat, seuls deux têtes brûlées ont daigné la goûter. Depuis j’ai jetté l’éponge et le fouet. Les p’tiots, ces apprentis quasi imberbes, sont toujours de corvée de vaiselle qu’ils accomplissent en rouspétant. Les vieux leurs assènent des remarques professorales sur la façon de récurer les plat tout en tirant d’un air fatigué sur leur clope.

 

Mais mes armoires à glace viennent aussi me chercher dans ma tanière glaciale à l’heure de la marendé, la collation de 11h. Le chef des colosses cogne timidement sur le chambranle de la porte qu’il pourrait démettre d’un coup d’épaule et me fait signe que c’est prêt. Sur un coin de table : du pain, de la bière, du pâté, du sauciflard et l’abomination obligatoire : le kapulé, l’oignon cru. Maîtresse de maison impeccable au milieu des chutes de placo, je leur prépare ensuite le café qu’ils sirotent poliment.  Le 5 o’clock tea version prolo. A ce régime croate là, moi qui me fais rarement du gras, j’ai pris du trois kilos. Que demande le peuple ?

 

Par Paprika
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