Murat Hurtic se tait, tendu. Les yeux baissés, une truelle à la main, il travaille le sol. La sueur dégouline en perles sur son visage. Tout d’un coup, il redresse la tête, une tristesse infinie dans les yeux, du soulagement aussi. Un crâne apparaît. La Commission fédérale de Tuzla pour les personnes disparues vient à nouveau de localiser un charnier des victimes du génocide de Srebrenica. Une victoire douce-amère pour cet enquêteur en chef de 47 ans qui travaille sans relâche depuis 11 ans à les trouver. Le 11 juillet 1995 et les jours suivants, 8000 Bosniaques musulmans ont été abattus méthodiquement par les forces serbes de Bosnie menées par Radko Mladic dans l’enclave de Srebrenica. Enterrés à la va-vite dans des fosses communes par leurs tueurs, les corps ont été ensuite déplacés pour brouiller les pistes et effacer les traces du génocide. Depuis des femmes, des mères, des enfants attendent dans le chagrin leurs disparus. Ils ne se résigneront au deuil que le jour où la preuve leur sera apporté que leurs proches, jamais, ne reviendront. Ce 11 juillet, 439 corps, identifiés cette année, vont être enterrés, enfin, dignement.
Ce 14 juin, sous une chaleur accablante, c’est un charnier secondaire qui est ouvert. Deux sortes de terre sont mélangées. Un confirmation pour Hurtic qui observe les indices : du ciment, de la laine de verre provenant du fond des camions qui ont déversé les corps, du fils de fer attachant les mains des victimes, une végétation particulière et des serpents à foison attirés par les petits mammifères qui se nourrissent des cadavres. «Moi, qui ai un phobie des reptiles », sourit-il. « Il me reste au moins cinq, voire dix ans de travail », reprend-t-il, grave de nouveau, «certains corps ont été éparpillés jusque dans cinq fosses ».
Ici, à sept kilomètres de Srebrenica, les corps ne sont plus qu’un enchevrêtement d’os brisés. Pour Hurtic et ses collègues, un travail de fourmi commence. Collecter les os minutieusement, en prenant bien soin de ne pas les abîmer, essayer de les regrouper pour faciliter leur identification qui se fera ensuite grâce un prélèvement ADN. Une odeur asphyxiante prend à la gorge. Il reste encore des lambeaux de chairs en décomposition dans les vêtements. 48 corps seront retrouvés.
Mais Hurtic ne s’arrête pas, lui, qui a déjà ouvert 100 charniers depuis 1996 et ce, avec des moyens et un salaire dérisoires. Les mois d’hiver, quand il ne fouille pas, il recoupe et vérifie les informations à la recherche d’autres fosses. Il faut pour cela briser la loi du silence, protéger ses sources et se méfier de chacun. Un jeu de patience risqué pour un Bosniaque musulman en République Serbe de Bosnie où beaucoup de criminels de guerre et complices courent toujours. Il arpente, seul, les sites, sans rien pour se protéger. Avale des milliers de kilomètres à bord d’une Golf fatiguée. Lui, qui n’a jamais pris une arme ni tué pendant le conflit, part tous les jours en guerre contre l’oubli. C’est un travail de deuil qui s’accomplit mais aussi un devoir de mémoire. Chaque corps est la preuve irréfutable que le génocide a eu lieu. Un témoignage indispensable alors que le négationnisme reste une tentation serbe.
Et le tenace Hurtic dérange. Les abords des charniers sont souvent minés, des bombes directement placées sous les cadavres. « Tous les jours, je m’attends à mourir, car j’apporte des preuves de qui s’est passé», constate-t-il avec fatalisme. Mais Murat Hurtic, professeur d’histoire-géographie avant la guerre et père de deux enfants, interné par deux fois dans les camps serbe et croate, continue. Il a hésité sept jours avant de rejoindre la Commission des personnes disparues. Un collègue venait alors de sauter sur un mine, les deux jambes arrachées. Lucide sur les séquelles psychologiques et physiques d’un tel quotidien, il s’accorde une semaine par an pour marcher, débrancher le portable. «C’est un travail macabre mais il faut le faire. C’est mon destin. Si je ne croyais pas en Dieu, je n’aurais jamais commencé », confie cet homme qui pèse ses mots. « Ce serait une honte d’arrêter maintenant. » Pudiquement, il évoque ces fosses communes où il a déterré des enfants et des femmes enceintes. L’émotion aussi d’avoir mis à jour à Brcko un charnier invisible pendant 10 ans et ainsi d’avoir mis fin aux tourments des parents de disparus. «Mes seules récompenses, dit-il, sont les résultats obtenus, l’apaisement des familles qui peuvent enfin ensevelir les leurs.» Et il parle d’expérience : il lui a fallu 3 ans pour retrouver le corps de Kasim, abattu à 22 ans dans un camp de prisonniers. Et enfin pleurer son frère.