chroniques d'Albanie

Lundi 23 avril 2007

Boui-boui à flanc de montagnes. Dehors, il fait nuit noire. La lune esquisse un sourire dans l’obscurité. Les étoiles étincellent, jumelles stellaires des bouts de cigarettes que les hommes allument  à la chaîne sur le bord de la route. Les serveurs accomplissent une sarabande hystérique dans le restaurant enfumé : deux bus bondés en route vers Pristina ont envahi les tables. Pause réglementaire de 20 mn. Cliquetis des couverts et heurts de porcelaine. On partage une table avec un jeune homme indifférent au brouhaha et qui ne nous accorde pas même un regard. Goulash insipide, tiède, tranches de pain et bière Tirana, amère comme un retour. Des regrets déjà de quitter l’Albanie. Des souvenirs de rencontres, brûlants. Au moment de l’addition, j’apprends, incrédule, que l’Indifférent a réglé pour nous.

 

Je veux remercier notre bienfaiteur. Il n’a que faire de mes remerciements. Laconiquement, il me dit qu’originaire du Kosovo, il étudie en Albanie. Et me laisse là sans un autre mot, avec ma vaine gratitude. Il passe de l’eau fraîche sur sa nuque nue, s’ébroue et remonte dans son bus.

 

C’est la première fois qu’un parfait étranger m’offre à diner, sans même une esquisse de communication. Perplexe et mal à l’aise, je m’en ouvre à un ami kosovar à Pristina. «C’est sûrement parce que vous êtiez étrangers, sans les Internationaux, on serait en train de croupir sous une tente dans un putain de camp de réfugiés en Albanie, commente-t-il durement.»

 

Moi, j’ai honte. Je repense à mon collègue Ben, qui de Tirana est parti couvrir les élections en Ecosse, parce qu’il n’a pas reçu de visa pour couvrir les présidentielles en France. A ce professeur de philosophie de l’université de Tirana qui s’est vu refusé un visa pour rencontrer son directeur de thèse de Paris VIII. Je pense aussi, surtout, à un écrivain qui roule ses cigarettes. J’ai encore honte, de mon passeport grenat quand je grelotte à trois heures du matin au poste de frontières, soumise comme tous à une fouille des douanes mais pourtant traitée avec peu plus d’égard, moi, l’étrangère. J’ai honte des contrôles pour délits de sales gueules en France, des expulsions. Je n’ai pas commis de crimes, pourtant je me sens comme un profiteur d’une guerre que j’ai pas faite. Ou peut-être d’un combat qu’il me reste à mener.

 

Par Paprika
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