Dimanche 4 mars 2007 7 04 03 2007 11:05

Qu’est-ce que l’on doit pas faire pour gagner sa croûte… Il y a huit jours, j’étais en reportage au Kosovo pour un magazine français (La Vie pour le nommer et qu’il soit acheté le 8 mars). Que cela soit clair : j’aime le Kosovo et les Kosovars, j’aime aussi la Serbie et les Serbes. Maintenant imbéciles de deux côtés, unissez-vous pour me tirer dessus. Il me faut une famille albanaise. Je fais les yeux doux aux camarades locaux qui sont pour une fois pas très chauds. C’est bien ça les fixeurs qu’on paie pas, faute de sous. Christophe qui a fait l’Afghanistan et moi, qui a fait Roubaix-Tourcoing, nous mettons donc en route vers Grazadanik, un petit village à 6km de Prizren. Comme il faut être un peu frappé pour faire sa promenade dominicale au milieu du Kosovo rural, on  en rajoute une couche et on y va à pinces. Faut dire que l’on est un peu bretons tous les deux. Il n’y a rien à voir. C’est plat, les montagnes sont dans le brouillard et les sacs de plastique dans les champs. Christophe, d’un naturel positif, me fait remarquer que la route est asphaltée. Oui, d’ailleurs, on se fait doubler par des jeeps et des blindés de la KFOR allemande sur lesquelles on jette un coup d’œil envieux.

 

Enfin, l’église. Un immense drapeau albanais, rouge à aigle noir, veille, comme partout au Kosovo, sur une stèle à la mémoire d’un combattant de l’UCK (l’Armée de libération du Kosovo), tombé lors de la guerre de 1999. Pas de café, pas de kebab. Que fait la MINUK ?!  Bordé d’ordures, un chemin de terre bifurque vers le village. Les souliers s’enfoncent dans la boue. Au loin, derrière Prizren, la deuxième ville de la province, les montagnes gardent, farouches, la frontière avec l’Albanie . Direction la première maison. Des gamins rieurs jouent dans la cour. Mon sourire le plus grand et mes cinq mots d’albanais font le reste. L’air christique de Christophe aussi dans ce village peuplé d’irréductibles catholiques, minoritaires pourtant (2% ) dans le Protectorat. Une volée d’enfants espiègles jouent dans la cour de la ferme. Ils détalent vers la maison et abandonnent pêle-mêle leurs petits sabots crottés sur le perron. En veston et gilet, le plis, ce chapeau blanc traditionnel albanais, impeccable, Paskhët Yorku, 70 ans, fait les honneurs de sa maisonnée de 15 personnes. Je passe à la langue des signes, mon albanais m’abandonne. Heureusement le grand père parle serbe. Et moi, sans la moindre honte, « bezobrazna », disent les yougo, me voilà qui demande la route la plus proche pour le café, sachant pertinement qu’elle est juste devant moi. Là, juste après le seuil de la maison. Bien sûr, nous nous déchaussons, et après deux minutes, nous voilà devant un café et face à un portrait géant de Mère Thérèsa. La voilà, ma famille de Kosovars ! Après la deuxième clope et la quinzième jus de pêche, je ne sais plus trop de qui entre le patriarche et moi mène l’interview. Heureusement les femmes arrivent avec des assiettes. Choucroute, viande, fromage maison, cornichons et ajvar. On tape dedans comme des braves, à grands coups de pain sous les huit paires yeux scrutateurs des petits moineaux. La petite dernière, 10 mois, Katlina, emmaillotée, sourit de toutes ses dents de lait dans son berceau sculptée. Bon, on a mangé, on a bien bu. Merci petit Jésus. Une vérification d’usage dans les latrines, un trou derrière un muret, et nous voilà de nouveau sur la route, touchés par l’hospitalité et la gentillesse de cette famille qui nous a ouvert sa porte et sa table. L’air se fait frisquet. La boue colle jusqu’aux genoux et je suis censée jouer les oiseaux de nuit à Pristina à 74km de là, soit deux heures de route. On ne change pas une technique qui gagne. Un mot d’albanais, un enchaînement de serbe et nous voilà conduit par Murat dans sa mercedes toute propre jusqu’à la route principale. Là, pouce levé, et deux mafieux de Peja, bastion de l’UCK, nous embarquent. Je juge prudent de mâtiner mon serbe de croate. Au cas où… Z’ont l’air costauds les bourriques. Retour dans la bonne ville de Prizren. Voilà, la preuve est faite : on peut parler serbe dans n’importe quel endroit du Kosovo, sans finir au fond du puit. De quoi fermer le caquet à toute la propagande de Belgrade. Après les chaussées défoncées, le plus dangereux au Kosovo, ce sont les préjugés.

 

Par Paprika - Publié dans : chroniques du Kosovo
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