"Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations", Nicolas Bouvier
"Les Balkans, c'est un peu comme les Antilles, quand on y a mis les pieds, on ne veut plus jamais repartir" Pierre Bénazet
Il y a quelques temps, je suis allée voir le film « Borat » au cinéma. Bon public, j’ai hurlé de rire pendant une heure et demi reconnaissant dans ce goujat candide de journaliste kazakh une part de moi-même. Nous sommes tous des Borat, sûr de notre bon droit, de nos habitudes, de nos mentalités. Moi, par exemple, qui ai la chance de vivre dans les Balkans, je suis régulièrement considérée comme une barbare, capable des pires excentricités : je mange des carrés de chocolat avec du pain beurré, je déteste manger salé le matin et mélange la confiture dans les yaourts. En revanche, je regarde avec méfiance, mes amis serbes émiettés des plazma keks sur la crème glacée. Je remplis l’évier d’eau savonneuse et y trempe la vaiselle tandis que mes amies lavent une assiette à la fois avec une éponge dégorgeant de mousse et rincent la vaisselle ainsi étrillée sous un filet d’eau. Ce que j’ai longtemps mis sur le compte des coupures d’eau durant la guerre est en fait une simple façon de faire. Comme me disait une amie : « je fais ce que font ma mère et ma grand-mère ». Hum, moi aussi. Je ne m’habituerais jamais à attendre 4h pour déjeuner, défaillant de faim. En bonne Française, j’ai besoin de mes 6 repas par jour.
Je suis estomaquée et désolée de pouvoir passer une soirée entre filles plutôt jolies sans qu’une seule fois un homme nous aborde. Misère !! En France, nous serions prises d’assaut à peine installées au bar. J’ai beaucoup de mal à ne pas embrasser sur la joue tous mâles que je rencontre dans une atmosphère amicale, comme cela se fait en France. Les regards interdits des agressés me défendent cette spontanéité.
J’ai abandonné aussi toute résistance aux babas hystériques qui m’apostrophaient dans la rue, outrées, que mes petites filles se baladent jambes nues par 12 degrés. Depuis j’ai acheté des collants. En revanche, intrépide, je laisse mon bonhomme de deux ans et demi marcher dans les rues de Belgrade, à mes côtés, mais sans me donner la main, m’attirant ainsi la désaprobation muette des passants. Bébé, lui, est très satisfait de sa toute jeune liberté.
Je n’en reviens pas d’avoir à la priorité à la poste, au magasin quand je suis avec un petit enfant. De ne pas devoir supplier que quelqu’un m’aide avec la poussette dans les escaliers. A Paris, sans pistolet d’assaut rangé entre les couches et les lingettes, vous vous coltinez sacs, poussettes, enfants, seule en vous faisant insulter parce que vous gêner la circulation par votre lenteur de mère de famille.
J’ai appris à mes dépens, à me retrouver à faire mes valises à deux heures du matin avant un voyage, que la soirée avant le départ est consacrée aux amis qui passent vous saluer et non pas à rechercher la chaussette orpheline et le passeport comme c’est le cas en France. Que les amis de Belgrade sont prêts à perdre des heures pour vous accompagner à la gare ou à l’aéroport. En France, on vous indique la station de métro ou au mieux, on vous appelle un taxi.
Bref, bien souvent, je suis une barbare en Barbarie. La civilisation étant, somme toute, affaire de tolérance mutuelle. Il fallait qu’un film digne d’une farce médiévale me le remette en mémoire.
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