"Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations", Nicolas Bouvier
"Les Balkans, c'est un peu comme les Antilles, quand on y a mis les pieds, on ne veut plus jamais repartir" Pierre Bénazet
La nappe est comme il faut : à carreaux rouges. Un feu d’enfer, lubrique, lèche les formes généreuses de la cocotte tandis que le couvercle tressaute hystériquement, en cadence. La Yura, la soupe, postillonne à qui mieux mieux. Du bœuf, des carottes, quelques pommes de terre, du laurier, de l’huile d’olive, beaucoup d’huile d’olive. La miche de pain attend d’être rompue. Le bouillon tente d’hypnotiser de ses centaines d’yeux l’ouvrier qui a terminé sa journée. Le vin glougloute dans les verres, charpenté et fruité. La fumée des cigarettes et la vapeur de la casserole se disputent la première place. Les gars du bâtiment sortent de la douche. Ca sent un peu trop le parfum fleuri du savon et l’eau de cologne masculine. Un signe de croix hâtif et à l’attaque ! Des mains comme des battoirs s’abattent sur les cuillères. Voilà mes soupers durant mes semaines croates : un moineau au milieu d’ogres bienveillants. Je mets les pieds sous la table, me laisse servir, aux petits oignons et le sourire aux lèvres . Après deux mois de lutte acharnée, les camarades me laissent enfin éplucher les pommes de terre. Chacun, du plâtrier au contremaître, met un point d’honneur à préparer sa spécialité, toujours arrosée de la meilleure huile d’olive au monde. Me voilà contaminée par le côté Tartarin de mes ouailles ! Les menus pourraient figurer dignement dans des restaurants de routier : St pierre grillé, salade de chou. Friture de petits poissons, salade de pommes de terre à l’oignon. Des tripes. Des ragouts qui chatouillent le nez. Saucisses-frites. C’est que ça mange ces gaillards : pas un gramme de gras, que du muscle. Ca picole aussi. Moi, je ruse et fais durer mon verre. Manquerait plus que je beugle la Marseillaise debout sur la table. On mange, affaire sérieuse, puis on cause. J’apprends petit à petit -on se défait pas comme ça d’une trentaine d’années de bonnes manières- à manger avec les mains, m’essuyer sur ma manche, mettre les coudes sur la table et à renifler un bon coup. Mais jamais, bon sang, de dessert. Le jour où résolue à amener la civilisation, j’ai préparé une mousse au chocolat, seuls deux têtes brûlées ont daigné la goûter. Depuis j’ai jetté l’éponge et le fouet. Les p’tiots, ces apprentis quasi imberbes, sont toujours de corvée de vaiselle qu’ils accomplissent en rouspétant. Les vieux leurs assènent des remarques professorales sur la façon de récurer les plat tout en tirant d’un air fatigué sur leur clope.
Mais mes armoires à glace viennent aussi me chercher dans ma tanière glaciale à l’heure de la marendé, la collation de 11h. Le chef des colosses cogne timidement sur le chambranle de la porte qu’il pourrait démettre d’un coup d’épaule et me fait signe que c’est prêt. Sur un coin de table : du pain, de la bière, du pâté, du sauciflard et l’abomination obligatoire : le kapulé, l’oignon cru. Maîtresse de maison impeccable au milieu des chutes de placo, je leur prépare ensuite le café qu’ils sirotent poliment. Le 5 o’clock tea version prolo. A ce régime croate là, moi qui me fais rarement du gras, j’ai pris du trois kilos. Que demande le peuple ?
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