"Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations", Nicolas Bouvier
"Les Balkans, c'est un peu comme les Antilles, quand on y a mis les pieds, on ne veut plus jamais repartir" Pierre Bénazet
Je descends la cage d’escalier et bute sur quatre sacs d’un mètre de haut remplis de poivrons verts. Soixante dix kilos de légumes attendent leur mort lente sur le palier. La saison du Ajvar, condiment balkanique par excellence, a commencé à Belgrade. La voisine du dessous, tablier aubergine et cuillère de bois à la main, choisit ses victimes et touille et touille interminablement dans ses casseroles. L’arôme doucereux de la confiture de poivrons qui mijote titille les papilles de tous les voisins de l’immeuble. Une trentaine de pots accomoderont l’hiver.
Au coin des rues Majke Jevrosime et Palmoticeva, les containers de poubelles, cocotte minute de fer blanc cuites au soleil, dégagent une odeur pestilentielle, et dégueulent sans vergogne leurs ordures à même le trottoir. Une jeune femme, talons aiguilles et casquette dorée sur la chevelure, passe sans un regard dans un effluve de parfum bon marché, agressivement séducteur, explosion de tubéreuse et de vanille. Sillon aromatique des Belgradoise à la taille fine, cheveux blond Marylin ou noir Ava. Difficile de ne pas se retourner sur leur passage rose princesse, pour l’érotisme naïf de la créature ou pour l’incrédulité de rencontrer une poupée qui se déhanche pour de vrai. Je franchis le seuil d’un fleuriste rue Svetogorska et m’enfonce dans un hamman de fleur de tabac, entêtant jusque dans le calice des lys. Odeur de clopes froids qui vous poursuit dans les taxis, dans l’haleine du pédiatre du dispensaire, dans l’ascenseur, sur les mains que l’on serre. Partout. Tout le temps. La cigarette, sabre de papier du hara kiri collectif d’une nation qui choisit sa mort lente faute de choisir son destin.
Dans la Kneza Mihaila, grande rue piétonne qui conduit au parc du Kalemegdan, l’odeur consolatrice du pop corn chatouille les narines des badauds. En embuscade dans sa casemate crasseuse, le vendeur saupoudre rythmiquement de sel ou de sucre le sachet en papier bien trop rempli. Convivialité urbaine oblige, des pigeons déplumés et téméraires s’attroupent et s’invitent. Le maïs doux et chaud croustille sous la langue et réchauffe les doigts gourds. Je traverse la rue Pariska, et retient ma respiration face aux trois sœurs de pierre, Liberté, Egalité et Fraternité, qui manquent chaque jour de se jetter du haut du toit de l’Ambassade de France. Les bus et les tramways semblent avancer miraculeusement sous le seul effet du piétinement de leurs voyageurs compressés et résignés. L’odeur de gaz d’échappement s’échappe sans complexe des vieilles voitures, Zastava ou Yougo poussives, rouillées et kitch, ou mieux Golf dernier modèle achetée à la mort de Josip Broz. Effluence épouvantable qui vous prend à la gorge et vous plonge en apnée jusqu’à obligation de reprendre souffle, vaincu. La pollution ou la mort. Dans le Kalemegdan, des vieilles momifiées dans leurs châles essaient de fourger leurs ouvrages au crochet à qui n’aurait pas de grand-mères à la maison. Tiers monde en climat continental, Belgrade pue la misère. Les vêtements sont élimés, les chaussures baillent d’épuisement, les porte feuilles accusent un encéphalogramme plat. Les visages accusent dix ans de plus, et pas d’avenir. Mais me voici sur la terrasse du Kalemegdan, cuivres d’automne chatoyants, lumineux. En contrebas, la Save et le Danube s’unissent dans une étreinte tourbillonnante. Le ciel, au coucher de soleil, toujours dramatique, diva sur le retour, offre son spectacle quotidien pour pas cher. Nuages gris dentellés de rose et de mauve, guipures d’or, bleu opalin dans le lointain. Belgrade, ville en dénuement, ville en dénouement j’espère. Je souris car dans cette ville chaotique et si humaine qu’elle vous pince le coeur, je me sens chez moi.
| Décembre 2009 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | |||||
| 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | ||||
| 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | ||||
| 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | ||||
| 28 | 29 | 30 | 31 | |||||||
|
||||||||||