"Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations", Nicolas Bouvier
"Les Balkans, c'est un peu comme les Antilles, quand on y a mis les pieds, on ne veut plus jamais repartir" Pierre Bénazet
Fidèlement, deux fois par jour, cigogne au noir plumage, Ankitsa, ma voisine, ondule à travers la cour. Elle vient porter le café à mes ouvriers. Attentive à ne rien renverser, elle enjambe les pierres tombées du toit, les planches. Le plateau d’argent brille au soleil.
Maigre roseau qui plie mais ne rompt pas , Ankitsa est originaire d’Herzégovine, là-bas de l’autre côté de la mer et de la montagne. 39 ans de vie cahin -caha ont marqué cette haute silhouette efflanquée, les seins sont portés disparus, un buisson de cheveux châtains s’enracine sur un visage émacié qu’illumine pourtant un grand sourire édenté. Un vieux sac sous le bras, léger de ses richesses, elle est arrivée au moment du conflit yougoslave sur Hvar, terre croate, protégée des combats par la mer. Ici, il y avait un peu de travail, encore. Et puis, un très vieux garçon dans sa ferme centenaire qui cherchait à prolonger la lignée d’une antique famille de marins. Ankitsa, elle, cherchait juste à prolonger un peu son futur. Il se sont mariés par intérêt, par solitude aussi. Les gens ont parlé de la bonté d’âme de l’enfant du pays pour l’étrangère. Et quand le fils est né, le contrat fut respecté.
Mais les bonnes fées devaient avoir fort à faire à la fin de la guerre et ne sont pas penchées sur le berceau. Le petit Youré, grands yeux de manga japonaise et minois de poupée a le tête perdue quelque part dans ce ciel si bleu. Il n’en redescend que pour caresser, humer et pétrir ses champs, ses vignes, ses oliviers. Chardon sauvage, trop grand dans ses habits de petit paysan, il règne en despote sur le poulailler. Et puis, comme la vie a toujours la main trop lourde pour les malheureux, voilà que le père tombe malade de ce que l’on appelle une longue maladie et meurt au printemps, entre deux averses.
Ankitsa a refait donc sa garde-robe : un an à ne porter que du noir dans ce village du dernier siècle. Et puis, elle a jeté, jeté pendant des jours et des jours tout ce qui encombre cette maison qui ne sera jamais la sienne. Les jours s’écoulent alors, longs, immobiles, à briquer une maison impeccable, à laver, relaver, et encore blanchir du linge qui demande grâce et larmoie sur la terrasse. Alors, on s’assoit sur les marches de pierres, un petit coussin sous les fesses, une tasse de café à portée de main, à regarder éclater les rêves, fragiles bulles de savon que l’on avait soufflées. Avant.
Mais la vie revient, imprévisible, dans la carrure velue d’un ouvrier d’Herzégovine. Les cheveux bouclés par la sueur, la blague et le tabac aux lèvres, les yeux bleus acier. Un étranger comme elle, dans cette île revêche. Quelqu’un du pays. Pas question de compter fleurette dans un village de 800 habitants et d’autant de langues déliées par la perfidie. Mais Ankitsa ose, de l’audace des timides et des désespérés. Elle se glisse par le portail, annexe notre cave jonchée de matériel de construction, et plante le drapeau de son courage en posant son plateau. Elle sait qu’elle peut compter sur ma complicité muette. Entre étrangères, on se comprend. Et puis moi, femme balkanique de pacotille, je ne prépare jamais le café à mon harem en bleu de travail. Là, assise sur un sac de ciment, elle boit des yeux son homme et en oublie sa tasse. Le parfum de la liberté sent le mâle et la cigarette. A l’ombre et à l’abri des regards, on est bien. Enfin. C’est émouvant une femme amoureuse, pour rien, pour la renaissance, pour l’espoir malgré l’impossible, pour la légereté, pour le simple bonheur d’être en présence de l’autre. Des cailloux tombent du plafond, et le plâtre nous vieillit prématurément. Le marc de café noircit la porcelaine des signes du destin. Et ma cave, sous l’effet merveilleux de l’amour et du désir, se transforme soudainement en palais des 1001 nuits.
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