"Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations", Nicolas Bouvier
"Les Balkans, c'est un peu comme les Antilles, quand on y a mis les pieds, on ne veut plus jamais repartir" Pierre Bénazet
Le figuier, indolent, croule sous le poids sucré de ses fruits. Le soleil brandit des loupes de lumières à travers les feuilles et recherche les indices de la fin de l'été. Septembre approche. La mer, virgule azurée, ponctue la baie de Jelsa qui s'étire derrière la terrasse. Les grillons exécutent en virtuose leurs derniers concerts de la saison. La chaleur des pierres s'adoucit, caresse minérale et hospitalière. Les papillons baisent fugacement des Belles-de-Nuits, gorge offerte et sans pudeur. Les grenades ragaillardissent le feuillage de leur rondeur rouge. Les guêpes, têtues et bruissantes, s'invitent dans la maison. Les oliviers aux tempes argentées sourient de leur discrète promesse verte. Les voisins dans leur champ adressent une prière muette au ciel qu'il protège les récoltes des raisins. Chacun s'affaire dans les vignes comme une mère prépare son enfant pour un grand jour et redoute qu'un saut dans une flaque ne gâche ses soins anxieux.
L'Adriatique enveloppe et caresse, douce, chaude et accueillante. Translucide, la mer laisse apercevoir des petits poissons brillants au baigneur de passage. L'odeur, forte, des pins étourdit et console tandis que les galets, espiègles, roulent sous les pieds nus et laissent la mer et le vent inscrire des rûnes magiques et énigmatiques sur leurs faces lisses. Qu'il est difficile de partir d'ici.
Heureusement il y a les villageois qui, eux, nous encouragent à refaire les valises. Encore. Les fronts butés, les regards vides, les sourires matois qui attendent que l'étranger se prenne les pieds dans sa propre solitude. Les portes entrebaillées pour mieux se refermer. Sombres fentes à travers lesquelles ne percent que les profils pincés des veuves. Elles fixent la rue, statues de sel silencieuses. Mais elles n'oublient rien. Ni personne. Le parfum de la femme en noir dalmate marie l'odeur âcre de la sueur et sûre, du lait de chèvre. Les enfants, innocents et cruels, ferment les poings sur des cailloux et ravalent à grand peine un crachat méprisant au fond de leurs gorges tendres.
Allons ! Les provinces illyriennes n'auront duré que quelques années mais ont marqué durablement la côte croate. Notre occupation pacifique, elle, n'aura duré que cinq mois mais Napoléon jouait avec atouts : homme, îlien, et corse de surcroît. Nous avions sous-estimé les douleurs de l'après-guerre, ravivées par nos enfants qui parlent serbe, et ignoré naïvement la capacité d'inertie de gens, alliés par la terre et le mariage depuis des générations.
Il reste de cette expérience des rencontres qui laissent le sourire aux lèvres, l'Adriatique, fidèle et généreuse, et une nature splendide qui se laisse admirer à qui veut la flatter. Le retour à Belgrade s'accompagne d'une pointe de regret, beaucoup de joie à retrouver ces Serbes exubérants et le désir de revenir, détaché, recevoir ce qui peut être donné.
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