"Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations", Nicolas Bouvier
"Les Balkans, c'est un peu comme les Antilles, quand on y a mis les pieds, on ne veut plus jamais repartir" Pierre Bénazet
Il y a parfois en reportages des moments de pure grâce où les
rencontres, les situations nous rendent meilleurs, où l’on croise des gens exceptionnels qui donnent encore plus de goût à la vie. Des moments comme ça, j’en ai vécu les quelques jours que j’ai
passé en Macédoine fin janvier.
Et puis, il y a des moments « bigger than life ». Plus grand que la vie. Un concentré d’expériences en un temps éclair. Comme hier, jour anniversaire de l’indépendance du Kosovo.
Drainée par l’écriture de quatre papiers, je suis partie m’aérer et avaler un morceau à Pristina, ensoleillée sous ses drapeaux bleus et jaune. Un tout petit gars, quatre ans environ, croise mon
regard, sourire jusqu’aux oreilles et bonnet jusqu’aux yeux, cramponné tout fier au drapeau de son pays. Oui, désormais de son pays… Un pays tout jeune, d’un enthousiasme débordant malgré le
marasme. Et cette bouille rose pleine de foi dans le futur m’a émue.
Dans la brasserie, un ami très cher que je n’ai pas vu depuis longtemps passe la porte. Autre surprise, je me retrouve à la table de deux ministres kosovars et du «Chef » lui-même. Le Chef ici, c’est le premier ministre Hashim Thaçi que j’ai déjà interviewé à deux reprises. En dehors de toutes considérations politiques, ce type a de l’allure. Mais j’ai un faible pour les têtes de pioches taciturnes. Surtout quand elles me font un clin d’œil. Jour émouvant aussi pour ce quadragénaire qui se rappelle devant une soupe qu’il y a dix ans le Kosovo encore serbe était en guerre, et lui dans les rangs de l’UCK. Un an, ce n’est rien à l’échelle d’une nation. Juste un début après tant de chemin accompli.
Une heure plus tard, dans l’enclave serbe de Gracanica, c’est un autre monde. «On vit dans un monde de fous », lâche brusquement Milan qui attend avec moi la camionnette pour Belgrade. Un pétard éclate, il en pleurerait tant les souvenirs affluent. Il est juste revenu deux jours pour enterrer la grand-mère. «Pas de travail ici », explique-t-il. 50% de Kosovars serbes et albanais sont au chômage. Dans le mini-bus, on regarde par la fenêtre en silence les signes de la fête. Une mère attire l’attention de son fils de huit ans, pour la première fois au Kosovo : «Regarde, c’est -c’était- le village de ton père ». Le petit récite son catéchisme de haine et de chagrin : «On était là bien avant les shiptars (nom péjoratif pour les Albanais), hein, Maman ? Et ils nous ont chassé, ils nous ont massacrés ». La mère acquiesce lentement, les doigts crispés à ne pas lâcher prise d’un temps qui ne reviendra plus.
De l’espoir, de la fragilité, de la force, de la joie, du
désespoir, et jamais d’oubli. La vie !
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