Samedi 20 décembre 2008

A chaque fois que je croise Tim Judah, mon confrère de The Economist, la première question que nous nous posons est invariablement «How are the kids ?». Tim et Rosie, son épouse, sont les heureux géniteurs de cinq enfants, moi de trois. Et croyez-le ou non, c’est notre première préoccupation bien avant les premiers mois de Eulex ou des élections de l’an prochain au Monténégro.

Etre mère, femme et journaliste est souvent rock’n roll. L’arrestation de Radovan Karadzic est ainsi tombée au plus mal en juillet dernier. Treize ans qu’on attendait et il faut que ça arrive la semaine où mon trio (19 ans tous ensemble) est en vacances dans mon appartement de 50 mètres carrés et les baby-sitters toutes à se bronzer sur la côte monténégrine. En plus, il pleurait sans interruption de ces lourdes pluies belgradoises qui noient plus qu’elles ne mouillent.

Mais Dieu est grand, la nouvelle a été rendu publique à 23h30 quand les enfants rêvent. Juste le temps d’écrire les papiers, neutraliser les miaulements de Treize, la chatte, avec des croquettes, anticiper un éventuel pipi nocturne du fiston et d’enregistrer les matinales de la BBC.

Trois heures de sommeil plus tard, on chasse les dessins animés pour les news. Toujours cinq clients (magazines, radio et quotidiens) à contenter et trois loulous affamés. De deadline en deadline, ma fille ainée, 9 ans, m’assure la traduction simultanée de la conférence de presse du Ministre. Pause déjeuner et bénédiction urbi et orbi de l’inventeur des coquillettes. L’après-midi continue sur le même rythme fou, le clavier maltraité par une écriture quasi-automatique. Complètement sous adrénaline, je prépare même un gâteau au chocolat tandis que Barbie princesse avec sa tiare dorée roucoule d’une voix fluette qu’elle va attraper Karadzic et que les Playmobils réchignent à partir au Kosovo !

Si cette semaine fut exceptionnelle, combien de fois, ai-je écrit une analyse politique (fine, bien sûr) avec un bruit de fond plus ou moins strident ou relu mes phrases tout en m’escrimant à enfiler une veste de 3cm à une Pollypocket. Acquiescé à 15h à un deadline à 18h sachant qu’avant, il faudrait dare-dare récupérer les enfants à l’école et au jardin d’enfant, acheter le goûter et écrire le papier du siècle. Ou téléphoné à une source sur le lit superposé des petits tout en réparant une petite voiture, des cris de cochon qu’on égorge surgissant de l’autre pièce.
Le prochain qui me susurre que le journalisme est un métier glamour, je lui pète la gueule…

 

Je ne saurais trop conseiller la lecture de «Are we there yet ? » de Rosie Whitehouse qui explique ce que c’est d’avoir pour mari ou pour père un grand reporter. Les tribulations de la famille Judah-Whitehouse, entre poussette et direct live, dans une Yougoslavie en décomposition méritent le détour.

http://www.amazon.fr/Are-We-There-Yet-Frontline/dp/0955572908/ref=sr_1_1?ie=UTF8&s=english-books&qid=1229794999&sr=8-1
Par Paprika - Publié dans : Disgressions
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Jeudi 18 décembre 2008

Il y a deux jours, j’ai enfin compris l’acronyme de la JAT (Jugoslav Airlines Transport). Déjà, la Yougoslavie n’existant plus depuis belle lurette, on peut avoir des doutes sur une compagnie nationale d’un pays fantôme. La JAT offre cependant le rare service de savoir à l’avance que le sandwich sera immangeable et qu’il est nécessaire de prévoir un paquet de gâteaux dans son sac pour éviter le creux des 10 000 mètres. Pourtant, bon an, mal an, je vole JAT avec l’impression de sortir tout droit de «Martine prend l’avion ».

Mais mardi, j’ai voyagé dans un Fokker de la Monténégro Airlines (si ça existe). Vol impeccable de 45mn vers Podgorica, capitale du Monténégro, indépendant depuis le 3 juin 2006.  Le retour se complique forcément car je prends la JAT qui brusquement annonce aux passagers qui poireautaient gentiment que l’avion est supprimé. Raison officielle quoique obscure : météo. Euh oui, mais qui, que, quoi … Ben, c’est la JAT, donc rien. Transport jusqu’au centre ville ? Non. Hôtel payé par la compagnie ? Non. Un cerbère à la chemise en pur synthétique nous expédie avec une vague attestation que le vol a été supprimé tandis qu’une charmante jeune personne trop maquillée déchire en souriant devant nos mines désolés nos tickets d’embarquement en tous petits, petits morceaux.

Après une nuit rocambolesque (reconnaisance à Tim et Sacha pour leur aide) dans un hôtel classé 3 étoiles dans le Guide Bleu 1959, je quitte Titograd, pardon Podgorica, dès potron minet pour l’aéroport.

Six ans bientôt de Balkans m’ont appris à ne jamais, mais alors ne jamais croire un employé d’une entreprise publique quand il certifie qu’il y aura un avion, un train, l’électricité, le chauffage ou l’eau le lendemain.

Effectivement, le type du comptoir de la JAT tapote sur son ordinateur, contemple longuement son écran et me sort laconiquement que « ne moze » (Ca peut pas). Selon son logiciel, je suis arrivée hier soir à Belgrade alors que je suis devant son nez, à six heures du mat’, à Podgorica. D’ailleurs, il n’y a pas d’avion. Que faire ? Le type lève les bras et les yeux au ciel. Je préfèrais y voir un Fokker.

A force de menaces, de gémissements, de photos de mes pauv’ enfants exhibées et l’arrachage de la moitié de ma chevelure, il a fait l’impossible : me transférer sur la compagnie rivale, Montenegro Airlines qui décollait une demi-heure plus tard…

Conclusion :

JAT : Jamais A Temps ou Just About Time ou Jebiga Ako Treba…

Et le meilleur de la JAT, ses publicités :
http://www.youtube.com/watch?v=SBNG1fAcQsA&NR=1

http://www.youtube.com/watch?v=IlZ64-vmJYg&NR=1

Ljub spécial à S. au joli sourire qui m’a encouragé à reprendre ces chroniques…

Par Paprika - Publié dans : Chroniques du Monténégro
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Samedi 27 septembre 2008
Bouche ouverte, œil au plafond, à me faire arracher une dent hier soir chez mon dentiste belgradois, alors que des gouttes de sang tâchaient mon bavoir vert chirurgical, je me félicitais de ma fidélité depuis cinq ans à ce boucher en blouse blanche. En effet, si un jour, on retrouvait mon corps ou ce qu’il en reste dans un charnier, il suffirait de sonner chez lui pour récupérer mon dossier dentaire et ainsi faciliter mon identification. Voilà une pensée réconfortante ! !
Encore un effet bienfaisant des Balkans et de mon travail à trouver un réconfort même dans les situations inconfortables.

Désolée pour l’horrible publicité au dessus. On m’a pas demandé mon accord pour souscire aux lois du marché.
Par Paprika - Publié dans : Chroniques de Belgrade
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Dimanche 13 juillet 2008

Les Balkans sont dangereux. Intoxicant. Une drogue. Dure, très dure qui laisse en manque dès que l’on s’en éloigne.Un poison violent qui ravage, pépère. Avec des hallucinations émerveillées d’une réalité sérieusement grise et sérieusement glauque. Je pourrais citer des noms de ces toxicos balkaniques. Je pense à lui aux yeux revolvers, à mon camarade Sugus, à ma précieuse au coquelicot. Amochés, les chéris. Très. A peine partis qu’ils parlent déjà de revenir. Obsessionnels. Avec bien sûr une envie de déguerpir d’ici à peine de retour. Forcément. Ecartelés pour toujours.

Et nous qui restons du côté fou de la barrière, nous les attendons dans la fournaise de l’été, dans cette ville aux trottoirs défoncés, dans cette région que j’ai voulu mille fois quitter et qui ce soir encore, m’a prise à la gorge. Une arrière-cour, une vieille zastava bleu fragile, un graffiti obscène et un parfum de fille abandonnée. La poussière est plus poussièreuse ici, les bus ressemblent à des chaudières motorisées et il y a plus de sortes de rakia que de valeurs démocratiques. On y est rarement triste seul, rarement heureux ensemble aussi.

Les serveurs reconnaissent les balkanicomanes, abrutis de chaleur et de destinée, et les laissent broyer du noir, des heures durant, devant un verre de gin-tonic vide. Et puis, les malheureux vont dormir d’un sommeil d’égorgé comme on dit en serbe. Et c’est  bien comme ça que l’on se sent. La tête et sa raison arrachées au loin, Dieu sait où. Mais le cœur… Le cœur reste là.

 

Ne venez pas dans les Balkans. Vous n’en partirez jamais tout à fait.

Par Paprika - Publié dans : Chroniques de Belgrade
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Jeudi 6 mars 2008
A la faveur de la grande manifestation contre l’indépendance du Kosovo qui s’est tenue à Belgrade, je me suis faite une entorse du genou. Toute seule. Auto-suffisante, je n’ai même pas eu recours aux hooligans gouvernamentaux pour m’assommer avec une barre de fer. Je me la suis appliquée moi-même. Des collègues journalistes, eux, ont été facilement identifiés comme cibles par la police comme par les manifestants grâce à leur accréditation. La mienne était dans ma poche.
Un symptôme encore de mon ambivalence sur l’indépendance du Kosovo. J’ai du obscurément m’auto-punir comme ressortissante UE d’une indépendance que le contribuable européen qui, contrairement à Sarkozy, ne sait même pas localiser le nouvel Etat sur une carte, va sponsoriser pendant au moins 150 ans. Et je suis optimiste.
Bref qui dit entorse dit traitement, et dit canne et genouillère. Mais où trouve-t-on une canne et une genouillère à Belgrade ? A la pharmacie ? Non, trop facile. Chez le Chinois. Dans ces magasins où l’on trouve du tournevis, au jouet cassable, en passant par le rideau de douche et le rouge à lèvres fushia. Les introuvables indispensables au bien-être de l’homme contemporain.
Donc me voilà à claudiquer avec ma canne chinoise à deux euros dans les rues pluvieuses de Belgrade à imaginer un futur à la Serbie.
Les droits de l’homme ? Chez le Chinois !
La démocratie ? Chez le Chinois !
Le Kosovo ? Chez les Ouïghours, soit chez le Chinois !
L’environnement ? Chez le Chinois !
L’économie ? Chez le Chinois !
Remplaçons la mythique fourchette médiévale serbe par des baguettes ! (C’est bien connu les Serbes utilisaient déjà des fourchettes quand, piteux serfs du royaume franc, nous n’utilisions que nos doigts.)
Quant au reste de la thérapie, je fais de l’acupuncture… Chez le Chinois vous dis-je !
Par Paprika - Publié dans : Chroniques de Belgrade
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