Chroniques de Belgrade

Mardi 15 janvier 2008 2 15 /01 /2008 16:04
Quatre jours à Belgrade, et déjà, la pesanteur courbe le dos. Une semaine avant le premier tour de l’élection présidentielle et nous sommes tous au chevet d’un pays agonisant. Même chuchotements malheureux sur l’inévitable, même espoir frêle et vain, même rire un peu trop haut qui butte soudainement sur le silence. Dernière bravade. Dans le brouillard de cigarettes d’appartements surchauffés, on pratique l’humour noir avec pugnacité pour combattre le cynisme. Les bouteilles se vident. Les cendriers se remplissent. Le désespoir a depuis bien longtemps envahi la place. Tout ressemble à une fête. Mais le cœur n’y est plus.
Plus de révoltes, trop de lassitude qui étouffe. Et à quoi bon ?
Le cœur de la Serbie lui a été confisqué. Il est officiellement au Kosovo. C’est encombrant un cœur, ça palpite, et puis ça fait des tâches sur les tapis, mieux vaut le mettre où personne ne met les pieds. Le Kosovo-c’est-la Serbie dont on ne rabâche les oreilles est le pays imaginaire de Petar Pan. Peu, si peu de Serbes y sont allés ces dix dernières années, ne reste que cette fabuleuse patrie mythologique où les souffrances centenaires prennent enfin un sens, où les héros sont forcement serbes et orthodoxes et les vilains méchants. Où l’oppression réelle ou crainte fait du peuple serbe une victime sublime et sainte. Depuis quand, les peuples auréolés auraient prétention à un avenir ? Non, restons dans le passé. C’est plus sûr.
Le Kosovo géographique est depuis huit ans kosovar et ne ressemble plus à la Serbie. Tout le monde le sait, les hommes politiques de Belgrade les premiers, mais les gens dans la rue sont toujours atteints d’une stupeur incrédule quand, sans prudence et sans pitié, on leur assène l’inéluctable : le Kosovo sera indépendant. Est de facto indépendant.
Pour le moment, Belgrade gesticule, éructe, se tire des balles dans le pied, et sacrifie allégrement et martialement aujoud’hui à hier dans un grand bond en arrière. La Serbie a besoin d’une transplantation cardiaque. Qui sera capable de l’opérer à temps et sans hémorragie ?
 
Par Paprika - Publié dans : Chroniques de Belgrade
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Mercredi 16 janvier 2008 3 16 /01 /2008 13:34
Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle… et ben, camarade, faut aller à la Convention des Radicaux, histoire de toucher le fond et de soigner le mal par le mal. Le pire est possible. Si, si. Donc hier, je suis partie soigner mon spleen hivernal et conjoncturel à la Beogradska Arena au milieu de 20000 selon toute vraisemblance, 30000 selon toute propagande, Radicaux. Hasard du calendrier bien sûr, c’est l’anniversaire de la mort d’Arkan.
Le Parti Radical a été fondé par Vojislav Seselj. Je n’en dis pas plus. J’ai déjà écrit sur le gars. Son poulain, qui ressemble plutôt à un boeuf d’ailleurs, s’appelle Tomislav «Tomo » Nikolic et brigue la présidence. Les derniers sondages le place devant le président sortant, Boris Tadic.
Faut reconnaître quelque chose aux Radicaux : ils n’ont jamais eu le pouvoir mais ils savent organiser le transport des troupes. Une noria de bus du plus moderne (Novi Sad) au plus brinquebalant (Uzice) étaient parqués à Novi Beograd déversant la Serbie d’en bas. Des grands drapeaux tchetniks claquent au vent. On vend des souvenirs morbides, des Cds de chansons pas paillardes malheureusement mais patriotes et des hot dogs.
Bon, comme je suis une journaliste professionnelle (j’ai une carte qui le prouve) tendance grande gueule, je me suis faite escorter par deux collègues qui devaient me servir de gardes du corps le cas échéant. Nous voilà donc passant le contrôle de sécurité, tenu par des gorilles déguisés en schtroumph, pour tomber dans une salle pleine à craquer.
Beaucoup de chapeaux chez les Radicaux. On doit craindre l’inflammation du cerveau. Des casquettes d’officiers des guerres 1, 2, 3, 4…, des calots traditionnels serbes, des casquettes américaines bleu Nations Unies, euh non, bleu radical, des chapeaux de vacher,des cheveux blond platine. Et puis des badges exigeant la libération de Seselj, ci-devant retenu à la Haye, des drapeaux «La liberté ou la mort », des drapeaux oranges ( ?), des drapeaux bleus, des drapeaux serbes, des drapeaux noirs.
Je n’ai pas vu la tête de Slobo, ni celle de Ratko, ni celle à Toto.
La tonalité de la salle est disons : «ambiance poutres », voire rustique. Pas mal de jeunes urbains cependant, notamment dans le service d’ordre baptisé pompeusement « protocole ». Mon voisin a la tronche de Nikolic sur son téléphone ce qui me laisse dubitative : peut pas avoir une bonne femme à poil comme tout bon balkanique ? Il est peut-être gay. L’autre qui me dépasse de six têtes a une tête de mort sur le blouson et veut m’écraser pour s’y mettre. Moi, réjouie, je lui piétine les orteils. Mes gardes du corps affichent déjà un regard las.
Pour chauffer la salle, on a le droit à une série de chanteurs plus beuglards les uns que les autres. Turbo folk à fond les manettes et à fond les décibels. Un bus de 20 000 passagers. On voit que l’on attend d’eux des voix et pas des oreilles. Je dois avouer qu’après une pareille torture, on est prêt à voter radical même sans droit de vote.
Après une lente, si lente demi-heure d’interviews de gens qui disent comment Nikolic c’est le plus beau, c’est le plus fort, la foule s’impatiente et réclame son héros : « Tomo ! Tomo ! »
Ca y est. Le voilà ! C’est la liesse ! Un immense drapeau serbe orthodoxe de 100 mètres de long ondule dans la salle. Puis après l’hymne national serbe, vient le temps des discours interminables genre 4692ème congrès du parti communiste.
Je vais donc résumer : « les méchants sont des méchants parce qu’on est les gentils. Nous seuls sommes le cœur de la Serbie, les autres, c’est que des voleurs et des menteurs sans coeur. Heureusement la Serbie a des amis comme Vladimir Poutine pour lutter contre le totalitarisme américain.» Un colonel français inconnu à moustaches y va même de son couplet que « Tomo c’est ce qui faut ». Misère… Tomislav Nikolic, lui, est concentré : a-t-il bien éteint la plaque électrique en sortant de chez lui ?
A la tribune, stoïque et debout, la garde rapprochée du Parti ne verse même pas une larme quand une donzelle en costume folklorique chante l’émouvant «Tamo Daleko », la complainte de l’exode du soldat serbe de la guerre 14-18. En fait, tout le monde s’en fout et veut écouter la mascotte de la campagne radicale : Marija Serifovic, la gagnante du concours Eurovision de la chanson 2007. Il y a fallu attendre longtemps mais enfin, le spectacle était gratuit.
Nikolic pourrait remporter l’élection : il a réussi à empêcher 20 000 Serbes de fumer pendant plus de deux heures. Si ça, c’est pas l’étoffe d’un président…
Par Paprika - Publié dans : Chroniques de Belgrade
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Samedi 2 février 2008 6 02 /02 /2008 22:33
Demain soir, la Serbie aura décidé de son nouveau président de la République. Je peux d'ors et déjà affirmer qu'il y a deux candidats, Tomislav Nikolic, dit "Toma", et Boris Tadic, dit "Ken" et que l'un des deux sera vainqueur. Pour le reste :
http://www.newyorker.com/humor/issuecartoons/2008/02/04/cartoons_20080128?slide=1#showHeader
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Jeudi 6 mars 2008 4 06 /03 /2008 22:08
A la faveur de la grande manifestation contre l’indépendance du Kosovo qui s’est tenue à Belgrade, je me suis faite une entorse du genou. Toute seule. Auto-suffisante, je n’ai même pas eu recours aux hooligans gouvernamentaux pour m’assommer avec une barre de fer. Je me la suis appliquée moi-même. Des collègues journalistes, eux, ont été facilement identifiés comme cibles par la police comme par les manifestants grâce à leur accréditation. La mienne était dans ma poche.
Un symptôme encore de mon ambivalence sur l’indépendance du Kosovo. J’ai du obscurément m’auto-punir comme ressortissante UE d’une indépendance que le contribuable européen qui, contrairement à Sarkozy, ne sait même pas localiser le nouvel Etat sur une carte, va sponsoriser pendant au moins 150 ans. Et je suis optimiste.
Bref qui dit entorse dit traitement, et dit canne et genouillère. Mais où trouve-t-on une canne et une genouillère à Belgrade ? A la pharmacie ? Non, trop facile. Chez le Chinois. Dans ces magasins où l’on trouve du tournevis, au jouet cassable, en passant par le rideau de douche et le rouge à lèvres fushia. Les introuvables indispensables au bien-être de l’homme contemporain.
Donc me voilà à claudiquer avec ma canne chinoise à deux euros dans les rues pluvieuses de Belgrade à imaginer un futur à la Serbie.
Les droits de l’homme ? Chez le Chinois !
La démocratie ? Chez le Chinois !
Le Kosovo ? Chez les Ouïghours, soit chez le Chinois !
L’environnement ? Chez le Chinois !
L’économie ? Chez le Chinois !
Remplaçons la mythique fourchette médiévale serbe par des baguettes ! (C’est bien connu les Serbes utilisaient déjà des fourchettes quand, piteux serfs du royaume franc, nous n’utilisions que nos doigts.)
Quant au reste de la thérapie, je fais de l’acupuncture… Chez le Chinois vous dis-je !
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Dimanche 13 juillet 2008 7 13 /07 /2008 23:49

Les Balkans sont dangereux. Intoxicant. Une drogue. Dure, très dure qui laisse en manque dès que l’on s’en éloigne.Un poison violent qui ravage, pépère. Avec des hallucinations émerveillées d’une réalité sérieusement grise et sérieusement glauque. Je pourrais citer des noms de ces toxicos balkaniques. Je pense à lui aux yeux revolvers, à mon camarade Sugus, à ma précieuse au coquelicot. Amochés, les chéris. Très. A peine partis qu’ils parlent déjà de revenir. Obsessionnels. Avec bien sûr une envie de déguerpir d’ici à peine de retour. Forcément. Ecartelés pour toujours.

Et nous qui restons du côté fou de la barrière, nous les attendons dans la fournaise de l’été, dans cette ville aux trottoirs défoncés, dans cette région que j’ai voulu mille fois quitter et qui ce soir encore, m’a prise à la gorge. Une arrière-cour, une vieille zastava bleu fragile, un graffiti obscène et un parfum de fille abandonnée. La poussière est plus poussièreuse ici, les bus ressemblent à des chaudières motorisées et il y a plus de sortes de rakia que de valeurs démocratiques. On y est rarement triste seul, rarement heureux ensemble aussi.

Les serveurs reconnaissent les balkanicomanes, abrutis de chaleur et de destinée, et les laissent broyer du noir, des heures durant, devant un verre de gin-tonic vide. Et puis, les malheureux vont dormir d’un sommeil d’égorgé comme on dit en serbe. Et c’est  bien comme ça que l’on se sent. La tête et sa raison arrachées au loin, Dieu sait où. Mais le cœur… Le cœur reste là.

 

Ne venez pas dans les Balkans. Vous n’en partirez jamais tout à fait.

Par Paprika - Publié dans : Chroniques de Belgrade
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