Mercredi 27 septembre 2006

Je descends la cage d’escalier et bute sur quatre sacs d’un mètre de haut remplis de poivrons verts. Soixante dix kilos de légumes attendent leur mort lente sur le palier. La saison du Ajvar, condiment balkanique par excellence, a commencé à Belgrade. La voisine du dessous, tablier aubergine et cuillère de bois à la main, choisit ses victimes et touille et touille interminablement dans ses casseroles. L’arôme doucereux de la confiture de poivrons qui mijote titille les papilles de tous les voisins de l’immeuble. Une trentaine de pots accomoderont l’hiver.

 

Au coin des rues Majke Jevrosime et Palmoticeva, les containers de poubelles, cocotte minute de fer blanc cuites au soleil, dégagent une odeur pestilentielle, et dégueulent sans vergogne leurs ordures à même le trottoir. Une jeune femme, talons aiguilles et casquette dorée sur la chevelure, passe sans un regard dans un effluve de parfum bon marché, agressivement séducteur, explosion de tubéreuse et de vanille. Sillon aromatique des Belgradoise à la taille fine, cheveux blond Marylin ou noir Ava. Difficile de ne pas se retourner sur leur passage rose princesse, pour l’érotisme naïf de la créature ou pour l’incrédulité de rencontrer une poupée qui se déhanche pour de vrai. Je franchis le seuil d’un fleuriste rue Svetogorska et m’enfonce dans un hamman de fleur de tabac, entêtant jusque dans le calice des lys. Odeur de clopes froids qui vous poursuit dans les taxis, dans l’haleine du pédiatre du dispensaire, dans l’ascenseur, sur les mains que l’on serre. Partout. Tout le temps. La cigarette, sabre de papier du hara kiri collectif d’une nation qui choisit sa mort lente faute de choisir son destin.

 

Dans la Kneza Mihaila, grande rue piétonne qui conduit au parc du Kalemegdan, l’odeur consolatrice du pop corn chatouille les narines des badauds. En embuscade dans sa casemate crasseuse, le vendeur  saupoudre rythmiquement de sel ou de sucre le sachet en papier bien trop rempli. Convivialité urbaine oblige, des pigeons déplumés et téméraires s’attroupent et s’invitent. Le maïs doux et chaud croustille sous la langue et réchauffe les doigts gourds. Je traverse la rue Pariska, et retient ma respiration face aux trois sœurs de pierre, Liberté, Egalité et Fraternité, qui manquent chaque jour de se jetter du haut du toit de l’Ambassade de France. Les bus et les tramways semblent avancer miraculeusement sous le seul effet du piétinement de leurs voyageurs compressés et résignés. L’odeur de gaz d’échappement s’échappe sans complexe des vieilles voitures, Zastava ou Yougo poussives, rouillées et kitch, ou mieux Golf dernier modèle achetée à la mort de Josip Broz. Effluence épouvantable qui vous prend à la gorge et vous plonge en apnée jusqu’à obligation de reprendre souffle, vaincu. La pollution ou la mort. Dans le Kalemegdan, des vieilles momifiées dans leurs châles essaient de fourger leurs ouvrages au crochet à qui n’aurait pas de grand-mères à la maison. Tiers monde en climat continental, Belgrade pue la misère. Les vêtements sont élimés, les chaussures baillent d’épuisement, les porte feuilles accusent un encéphalogramme plat. Les visages accusent dix ans de plus, et pas d’avenir. Mais me voici sur la terrasse du Kalemegdan, cuivres d’automne chatoyants, lumineux. En contrebas, la Save et le Danube s’unissent dans une étreinte tourbillonnante. Le ciel, au coucher de soleil, toujours dramatique, diva sur le retour, offre son spectacle quotidien pour pas cher. Nuages gris dentellés de rose et de mauve, guipures d’or, bleu opalin dans le lointain.  Belgrade, ville en dénuement, ville en dénouement j’espère. Je souris car dans cette ville chaotique et si humaine qu’elle vous pince le coeur, je me sens chez moi.

 

Par Paprika - Publié dans : Chroniques de Belgrade
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Jeudi 21 septembre 2006

Ca y est ! C’est le grand jour : les charrettes à bœufs descendent des collines, les taxi tractent des remorques qui caquètent et cocoricotent, les bus, dons des gouvernements suisse ou allemand, arrivent archibondés des bourgades environnantes, les Tsiganes font galoper leurs attelages tintinnabulants, les piétons envahissent la route. Nous sommes mardi, jour du marché de Novi Pazar. Attention, rien à voir avec le marché du dimanche où toute la Serbie vient acheter ses denims. Ici, c’est la campagne qui descend à la ville. Sur le pont qui enjambe la Rachka, des paysannes pèsent des toisons de laine avec la lenteur délibérée de celles qui connaissent le prix de leur travail. Douceur blanche, chaleur brune ou grise, il fait bon plonger le nez dans leur odeur.

 

Plus loin, des vieilles, le visage serré dans des fichus noirs, couvent leurs œufs d’un regard perçant. Elles papotent, échangent les nouvelles tout en jetant à la dérobée un œil vif sur un éventuel acheteur. Elles appâtent le client avec d’autres produits : baies de genévrier dont on fait une boisson fermentée ou non selon sa religion, petit fagot de pin, herbes médicinales, poivrons marinés, grosses chaussettes et gilets tricotés avec la laine de leurs moutons. Les visages sont hâlés, aussi ridés que leurs pommes, les mains déformées par le labeur tandis les yeux clairs nous dévisagent avec une méfiance prête à céder le pas à la malice. Elles gèrent leurs petites affaires avec une fausse indifférence comme si ces pauvres billets froissés dans une boîte cabossée ne résumaient pas leur survie, mais du superflu, une coquetterie en somme. Elles repartiront la boîte vide mais ployant sous les poids des produits de première nécessité, farine, savon, médicament, qui gonflent leurs sacs et leur cœur de fierté. Vieilles silhouettes sombres, elles sourient, les rusées, d’avoir réussi cette semaine encore à déjouer les tracasseries du temps et de la misère.

 

Dans l’enceinte du marché, les étals explosent sous les fruits et légumes, feu d’artifice maraîcher et parfumé. La main se glisse, comme par mégarde, dans le ruissellement satiné des lentilles et des haricots. Ambres blonds et sucrés, les pots de miel capturent un timide rayon de soleil. Une odeur forte, presque nauséeuse s’échappe insidieusement à travers les interstices des tinettes de bois clair, cerclées de branches de noisetier, où reposent, pâlots, le beurre et les fromages frais. Ribambelle érotique et synthétique, des soutiens-gorge s’offrent aux regards concupiscents des hommes, rêveurs de courbes douces et généreuses, et à l’observation experte des femmes qui en veulent pour leur argent. Un bric-à-brac de jouets de quatre-sous socialise des poupées blondes peroxidées, des pistolets à plomb, des chars d’assauts miniatures et des oursons qui perdent déjà leur fourrure. Des balais de paille, grand-frères ménagers, veillent sur des casseroles rutilantes et sur l’inévitable armada éphémère de la vaisselle en plastique.

 

Sur la grand-route qui longe la Rascka, on vend des arbres à planter et du matériel agricole d’occasion. Les tracteurs rutilent comme des camions de pompier à la veille de la parade. Un petit pont de bois délimite le secteur légal du marché noir. Téléphones portables, tv, frigos, chaînes hifi. On peut même passer commande. Les prix sont donnés en euros ou en francs suisses. Les Tsiganes essaient de revendre ce qu’ils ont récupéré à un peu moins miséreux qu’eux : méli-mélo mélancolique, vêtements et sacs de farine ou de haricots blancs donnés par la Croix Rouge. A quelques mètres, les poules deviennent hystériques emprisonnées dans leurs cartons depuis le potron-minet, les oies cancanent furieusement et des paysans, même pas endimanchés, essaient sans trop de conviction d’organiser des combats de coqs. Les lapins, flegmatiques, grignotent des feuilles de pissenlit. Le bal des mercedes flambant neuves tournent et retournent, à 30km à l’heure, autour du marché.Valse novi-pazaroise lente et fatiguée. Vers seize heures, les derniers étals se vident. C’est l’heure du déjeuner. Ne flotte dans l’air qu’une tenace odeur de café grillé.

 

 

 

 

 

Par Paprika - Publié dans : Chroniques de Novi Pazar
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Vendredi 15 septembre 2006

Fidèlement, deux fois par jour, cigogne au noir plumage, Ankitsa, ma voisine, ondule à travers la cour. Elle vient porter le café à mes ouvriers. Attentive à ne rien renverser, elle enjambe les pierres tombées du toit, les planches. Le plateau d’argent brille au soleil.

Maigre roseau qui plie mais ne rompt pas , Ankitsa est originaire d’Herzégovine, là-bas de l’autre côté de la mer et de la montagne. 39 ans de vie cahin -caha ont marqué cette haute silhouette efflanquée, les seins sont portés disparus, un buisson de cheveux châtains s’enracine sur un visage émacié qu’illumine pourtant un grand sourire édenté. Un vieux sac sous le bras, léger de ses richesses, elle est arrivée au moment du conflit yougoslave sur Hvar, terre croate, protégée des combats par la mer. Ici, il y avait un peu de travail, encore. Et puis, un très vieux garçon dans sa ferme centenaire qui cherchait à prolonger la lignée d’une antique famille de marins.  Ankitsa, elle, cherchait juste à prolonger un peu son futur. Il se sont mariés par intérêt, par solitude aussi. Les gens ont parlé de la bonté d’âme de l’enfant du pays pour l’étrangère. Et quand le fils est né, le contrat fut respecté.

Mais les bonnes fées devaient avoir fort à faire à la fin de la guerre et ne sont pas penchées sur le berceau. Le petit Youré, grands yeux de manga japonaise et minois de poupée a le tête perdue quelque part dans ce ciel si bleu. Il n’en redescend que pour caresser, humer et pétrir ses champs, ses vignes, ses oliviers. Chardon sauvage, trop grand dans ses habits de petit paysan, il règne en despote sur le poulailler. Et puis, comme la vie a toujours la main trop lourde pour les malheureux, voilà que le père tombe malade de ce que l’on appelle une longue maladie et meurt au printemps, entre deux averses.

Ankitsa a refait donc sa garde-robe : un an à ne porter que du noir dans ce village du dernier siècle. Et puis, elle a jeté, jeté pendant des jours et des jours tout ce qui encombre cette maison qui ne sera jamais la sienne. Les jours s’écoulent alors, longs, immobiles, à briquer une maison impeccable, à laver, relaver, et encore blanchir du linge qui demande grâce et larmoie sur la terrasse.  Alors, on s’assoit sur les marches de pierres, un petit coussin sous les fesses, une tasse de café à portée de main, à regarder éclater les rêves, fragiles bulles de savon que l’on avait soufflées. Avant.

Mais la vie revient, imprévisible, dans la carrure velue d’un ouvrier d’Herzégovine. Les cheveux bouclés par la sueur, la blague et le tabac aux lèvres, les yeux bleus acier. Un étranger comme elle, dans cette île revêche. Quelqu’un du pays. Pas question de compter fleurette dans un village de 800 habitants et d’autant de langues déliées par la perfidie. Mais Ankitsa ose, de l’audace des timides et des désespérés. Elle se glisse par le portail, annexe notre cave jonchée de matériel de construction, et plante le drapeau de son courage en posant son plateau. Elle sait qu’elle peut compter sur ma complicité muette. Entre étrangères, on se comprend. Et puis moi, femme balkanique de pacotille, je ne prépare jamais le café à mon harem en bleu de travail.  Là, assise sur un sac de ciment, elle boit des yeux son homme et en oublie sa tasse. Le parfum de la liberté sent le mâle et la cigarette. A l’ombre et à l’abri des regards, on est bien. Enfin. C’est émouvant une femme amoureuse, pour rien, pour la renaissance, pour l’espoir malgré l’impossible, pour la légereté, pour le simple bonheur d’être en présence de l’autre. Des cailloux tombent du plafond, et le plâtre nous vieillit prématurément. Le marc de café noircit la porcelaine des signes du destin. Et ma cave, sous l’effet merveilleux de l’amour et du désir, se transforme soudainement en palais des 1001 nuits.

 

 

Par Paprika - Publié dans : Hvar ou la tentation de l'île
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Vendredi 15 septembre 2006

Hvar, île de la Dalmatie, située en face à Split a tout d’une péronnelle jet-set et magnifique. Bandelette odoriférante et quartzifère, elle envoie à tous vents ses parfums de lavande, de romarin et autres merveilles aromatiques. Il y a deux ans, nous y avons acheté une vieille maison de pierre, en bien mauvais état, au cœur d’un village, Vrbanj. Depuis avril 2006, nous rénovons cette antique et traditionnelle bicoque avec le projet insensé de nous intégrer dans une communauté repliée sur elle-même pour qui nous serons toujours des furéchti, des étrangers. La nature est plus généreuse que les hommes, la mer resplendit chaque jour de la terrasse, le soleil couchant rosit les collines derrière lesquelles la lune, hiératique et bienveillante, met en scène ses apparitions. Les gens, eux, se taisent et attendent la chute. Voici les chroniques de Vrbanj.

 

 

Par Paprika - Publié dans : Hvar ou la tentation de l'île
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Jeudi 14 septembre 2006

3 mars 2003,

 

Les faubourgs de la ville sont perchés sur les collines dans une vraie campagne avec poules sur la route, bœufs et chevaux tractant les charrettes et meules de foin élevées à la main. Surplombant le quartier serbe, une église orthodoxe veille sur un vieux cimetière. Les fresques, abîmées, sont si fines qu’elles rappellent Giotto. Les flammes des bougies vacillent dans le froid. Une grande paix se dégage de ce lieu. Une baka (grand-mère) en est la gardienne bienveillante et porte avec respect, une clé centenaire, baguette de fée gigantesque. Plus loin, à quelques kilomètres, perdu dans la montagne, un vieux monastère vient d’être rénové par l’Unesco. Sept moines, jeunes pour la plupart, en assurent la garde. Dans un mauvais anglais, ils nous demandent d’où nous venons et nous proposent du café. La nature est belle à en couper le souffle. C’est la fonte des neiges et les versants se déclinent en blanc ou en ocre selon leur exposition. En bas, la rivière, Rachka se faufile dans la vallée. Ses rives sont défigurées par des tonnes de déchets en plastique, carcasse de voitures, etc. Un cauchemar d’écologiste. Des décharges sauvages parsèment la campagne et la propreté des rues de la ville n’est pas une priorité.

 

Cinq heures. Le chant des muezzins remplit l’air du soir. Nous sommes à 80% en terre musulmane. Des musulmans européens qui revendiquent l’appellation de Bochniaques. Ils co-existent avec les Serbes orthodoxes mais ne vivent pas ensemble. Les Bochniaques contrôlent le commerce et vivent mieux qu’un Serbe moyen. Les prix sont plus élevés qu’à Belgrade sans que pourtant, ne perce ce sentiment de gêne matérielle, omniprésent dans la capitale. Les quartiers serbes sont parmi les plus pauvres de la ville, le bidonville étant, bien sûr, réservé aux tsiganes. Les Serbes tiennent leur revanche grâce aux policiers à 60% serbe. Le moindre poteau ou arbuste dissimule un flic en embuscade qui vous arrête pour le motif que votre tête ne lui revient pas. Pour preuve, en trois jours à Novi Pazar, nous nous sommes fait arrêter cinq fois. « Francuska ambassada » : Ah, la déception dans le regard du flic qui brillait à la perspective de nous racketter de quelques euros.

 

Située dans le faubourg serbe, notre maison appartient à un hadj aux longues moustaches (musulman qui a fait un pèlerinage à la Mecque accomplissant ainsi l’une des 5 obligations de sa foi). C’est une maison de deux niveaux à flanc de colline à 4km du centre ville, avec  vue sur la montagne. Le hic, c’est que le hadj n’a plus de dinars pour finir sa maison : la dalle de béton est nue et il n’y a ni chauffage, ni évier, ni baignoire, ni téléphone. Il en demande 200 euros par mois. Un rapide conciliabule avec Isko à faire les calculs : équiper la maison plus le loyer, nous reviendra à 350 euros par mois sur 10  mois. C’est inespéré pour Novi Pazar où les prix ont grimpé en flèche depuis la guerre du Kossovo qui a amené un flux de réfugiés. Les filles ont déjà les mains pleines de terre à jouer dans le jardin. Nous serons éloigné de la ville où la surveillance du voisinage aurait été pesante, nous sommes à proximité des sentiers à champignons et il y a de la place pour les amis

 

De retour à Belgrade, le printemps avait profité de notre excursion pour faire ses premiers pas. Une foule inhabituelle déambulait dans la rue piétonne sur nos fenêtres et preuve indiscutable de la fin de l’hiver, les Belgradois paressaient à la terrasse des cafés. Mieux encore, les vendeurs de bonnets et de gants ont disparu pour faire place au stand de crème glacée. Signe moins contestable que les hirondelles.

 

 

 

 

 

Par Paprika - Publié dans : Chroniques de Novi Pazar
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