Mercredi 8 novembre 2006 3 08 11 2006 15:21

Le soleil éclabousse l’Adriatique. La borée, vent j’en foutiste, perce la carapace des vieilles pierres et lave énergiquement le ciel d’automne. Le nez rouge et les doigts engourdis, les clans se retrouvent dans les champs.  Ces champs fait pour la main de l’homme puisque leur superficie ne dépasse pas ce que l’on peut travailler du lever au coucher du soleil. C’est le temps des olives. Perles de jais, billes de jade qui brillent dans l’argent des feuilles, prêtes à être cueillis. On se rassemble autour des troncs gris et torturés, en familles, petites bandes affairées, les pieds ancrés dans le sol, la tête caressée par le feuillage. Même empressement autour de l’arbre que celui du jour de la décoration du sapin.  On secoue les branches, nappe verdoyante dont tomberaient des miettes juteuses. Les seaux se chargent petit à petit de la récolte. Ca sent l’humus, les herbes, le minéral. Le jus des fruits trop mûrs tâche les doigts et coule jusqu’au poignet. Parfum amer de Méditerranée. Bois millénaire qui se retrouvera malgré lui apprivoisé dans une bouteille.

 

La vigne s’empourpre sous l’insulte cinglante du vent. Le vin étoffe sa couleur dans les caves et patiente jusqu’à la Saint Martin pour révèler son bouquet. Les grenades, trop fertiles, explosent, écarlates. Leurs grains acidulés font grimacer le gourmand qui se laisse tenter par la rondeur rubiconde du fruit. Quelques chats, distraits, se chauffent encore sur les murets sur lesquels chutent les feuilles dorées, petits parachutes de saison. La place du village repose. Pas un bruit plus haut que l’autre dans ce lieu où les habitants prennent le temps de compter les gouttes de pluie. L’odeur des pins descend des collines et se noie dans la palette fauve et ocre des champs. On redresse les cols et les volets se ferment à l’heure du café. L’hiver, parenthèse frissonnante, approche.

 

 

Par Paprika - Publié dans : Hvar ou la tentation de l'île
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Mercredi 25 octobre 2006 3 25 10 2006 15:34

Avril 2003

 

Premier contrôle serbe rébarbatif et deuxième check point, pour rire, de l’armée italienne. Nous traversons le Kossovo nord, en zone serbe, vers Mitrovica. Le long de la route s’alignent des magasins d’électro-ménager en pagaille - le protectorat UN est une zone hors taxe- et des vendeurs de cigarettes de contrebande, sacs avachis au bout des pieds. Des maisons délabrées mais toujours debouts. Des stations essence tous les 300 mètres, blanchiment d’argent garanti, et des véhicules de la KFOR sur toutes leurs formes : jeeps, camions, bus, véhicules légers. Un vrai salon de l’auto pour bidasses. Les limitations de vitesse se déclinent en deux panneaux : l’un pour les automobiles, l’autre pour les chars. Les villages serbes, étranglés par un mauvais sort, égrènent le paysage, paralysés pour les siècles et les siècles.

 

Mitrovica. Nous traversons le pont Austerlitz qui sépare le côté serbe du côté albanais. Un chasseur alpin imberbe, béret impeccable en pente douce, nous demande si nous passons des vacances au Kosovo. Oui, bien sûr à condition de faire du birdwatching spécialisé dans les corneilles. Oiseaux de malheur, elles rôdent par centaines au dessus de la plaine . Mitrovica-sud. Cafés et restaurants avec menus en anglais que l’on paye en euros. Des vieux Albanais circulent, impassibles. Les oreilles protégées du bruit du monde par un chapeau traditionnel qui ressemble à une motte de beurre. Kalimeros ridés qui auraient trouver une bonne âme attentive, et surtout généreuse, à ses malheurs. Drapeaux européens, américains et nations unies claquent au vent sur des immeubles neufs entourés de fils barbelés. Partout des 4X4 blancs des Nations Unies ou d’ONGs, insultants de grillages anti-jets de pierres, balises satellites et jolies interprètes fournies comme option ultime.

 

Nous reprenons la route vers Pristina munis d’un dépliant sur les mines anti-personnelles, remis gentiment par un militaire français qui nous déconseille d’aller aux champignons en dehors des chemins. Un blindé, vilaine gargouille kaki, monte la garde devant une église. Des tombes du cimetière orthodoxe ont été profanées. Bien sûr, le cimetière musulman est du côté serbe. Véhicules militaires, 4X4 blancs, voitures sans plaques, charrette à cheval. Monuments monumentaux à la gloire des soldats de l’UCK, drapeaux écarlates avec l’aigle flottant au balcon ou veillant sur les tombes. Hôtels à putes spécial troufions, écoles reconstruites par les émirats. Et puis des villages aux murs bavards : villas albanaises neuves, flamboyantes, ornées d’aigle en plâtre au bec fier et maisons serbes détruites dont il ne reste que des briques que plus personne ne viendra maçonner. Sécurité et reconstruction d’une part, amertume et ressentiment de l’autre.

 

Pour paraphraser Quino, Pristina est à l’architecture ce que le communisme est à la démocratie. Ce n’est pas une ville, aussi moche soit elle, c’est ONUland. Il doit bien avoir autant d’albanophones que de personnel international. A croire qu’un sinistre sire à New York a lancé un concours à qui va repleupler le Kossovo : les corneilles ou le personnel au joli passeport. Nous faisons quelques courses. Les prix sont 1,5 fois plus chers qu’en Serbie mais nous sommes bien contents de trouver du savon de Marseille, des cigares et une librairie, introuvables chez nous. On s’achète même une carte de l’Albanie ethnique (sic), histoire de retrouver son chemin dans cette vallée de larmes. Mère Théresa, albanaise de Macédoine, veille au grain de chapelet sur son piédestal de pierre. D’après la carte, Novi Pazar et même Corfou sont en territoire albanais. Il ne manque plus que l’Italie du Sud et Saint Josse-teen-noode, comme territoires d’Outre mer.

 

Nous repartons,  évitant cette fois Mitrovica la déprimée, et croisons des soldats danois aux joues rouges en route vers leur base. Les camps militaires sont construits pour durer. Un lac céruléen, lové entre les montagnes, s’étend sur 25km et se moque bien des deux check-points. De retour en territoire serbe , on aperçoit un minaret qui interroge le ciel. La route se fige brusquement et  se transforme en piste. Le tronçon, bel et bien goudronné et balisé, gît en contrebas, languette découpée aux ciseaux chirurgicaux d’une frappe de l’OTAN.  C’est ce qu’on appelle une guerre propre.

 

 

 

 

 

Par Paprika - Publié dans : Chroniques de Novi Pazar
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Samedi 21 octobre 2006 6 21 10 2006 16:12

C’est bien connu : le journalisme mène à tout à condition d’en sortir… En l’occurrence, j’en sors en pick up, moi qui sait à peine conduire.  Quelques jours en France à acheter et dédouanner un 4X4 pour une entreprise croate. L’équivalent d’un mois de salaire serbe dans la poche, soit 200 euros, et l’occasion de faire découvrir à un Croate, pour la première fois en France, les merveilles de Paris. Innocente, qui entre Cacak (centre de la Serbie) et Paris, préfèrerais toujours Cacak, voilà que reconnaissante, j’ai redécouvert la capitale française à travers les yeux neufs d’un débutant : la Tour Eiffel, les bateaux mouches etc. De la poudre magique made in Paris qui fait pétiller les yeux. Alors les étonnements du Croate m’ont fait regarder mon pays d’origine sous un angle inédit et anecdotique :

 

La jubilation de voir inscrits Raguse (Dubrovnik) et les armées de Dalmatie sur l’Arc de Triomphe. Moi, enthousiaste, de pointer Lille et Tourcoing…

 

RER gare du Nord en direct de Charles de Gaulle. Les Français sont-ils à cinquante pour cent de couleur noire ? Rien de raciste, juste de la curiosité d’un homme plutôt cultivé qui vit dans un pays où tout le monde est de couleur blanche. Mes enfants, bouturés en Balkanie, pointent aussi du doigt les Français issus de l’immigration quand nous rentrons dans la mère patrie.

 

La tristesse des regards, la non communication de Parisiens toujours pressés dans une ville faite pour vagabonder, pour tomber amoureux, ou juste pour se rincer l’œil devant tant de beautés à tous les coins de rue.

 

Et pourquoi, diable, dans un pays si gastronome, le moindre déjeuner en brasserie doit-il coûter une petite fortune ?

 

Enfin, l’absurde : devoir jeter son clope sur le sol faute de cendrier quand on boit un petit noir au comptoir. « Comprenez, monsieur, votre cendre pourrait voleter dans la consommation d’un autre client ». Œil rond du Yougo incrédule (il me tue s’il sait que je l’ai qualifié de Yougo) : se fout-on copieusement de sa tronche chez cet envahisseur de Napoléon ?

 

Nous avons fini notre marathon parisien, des ampoules au pied et  ivres d’art et de culture. 24H mode touriste : Montmartre à la Amélie Poulain, Le Louvres, la cathédrale de Reims, quelques bouteilles de champagne, Strasbourg, et l’Allemagne en automne. Et puis, aux environs de Munich, un signe indiquant Dachau. Mon Dalmate et moi nous regardons… Je partage avec ce monsieur quelques intérêts dont un, que nous taisons habituellement dans les dîners en ville, qui est notre quasi obsession lui, pour l’holocauste et la deuxième guerre mondiale, moi pour les génocides en général.  Il y a des jours, c’est sûr, où je préfèrerais ne lire que des romans photos pour alléger les prises de contact.

Un petit crochet, et nous voilà à chercher le camp de concentration à travers une zone commerciale, supermarchés et grandes surfaces de bricolage, meubles et autres machins. Un petit chemin à travers bois, très bucolique tout ça, un pont enjambant une paisible rivière, des fils barbelés, Arbeit macht frei sur le fronton,  des lycéens hilares pour mieux cacher leur malaise (tout au moins, j’espère), un lieu discordant enfin qui laisse désemparé. Et nous voilà, lui, né 10 ans après la 2ème guerre mondiale, moi bien après, dans un des lieux où selon moi, a surgi une certaine idée européenne. Quelle autre Union que celle qui a regroupé dans la même douleur, la même terreur des Européens de tous pays ? Quelle autre Europe que cette fraternité des assassins, unis dans la persécution et la cruauté, dont les victimes expiatoires furent trouvées bien sûr dans les minorités, dans ceux qui sont différents ? La mort, vacharde de haut vol, est toujours plus égalitaire que la vie. L’Union européenne aurait-elle pu se construire si ses fondations n’étaient pas faites de décombres, du sang et de la cendre de ceux froidement éliminés ici ? Je pense au père d’une amie de Belgrade qui a été déporté à Dachau pendant trois ans. Ce qui s’est passé ici est-il possible dans une autre culture que dans notre culture européenne ?

Nous nous regardons, le dalmate et  la ch’timi, à se dire que oui, nous sommes bien européens tous les deux, capables des pires saloperies comme des plus belles œuvres. Il y a un jour à peine nous nous pâmions devant la Joconde. Et nous voilà, malheureux comme les pierres, à triturer notre humanité, costume parfois trop large, parfois trop étroit, que l’on essaie cahin-caha d’ajuster au plus juste, au plus droit. Il tire longuement sur sa cigarette, je shoote dans des petits cailloux, rêveuse. Et finalement nous décidons de faire avec ce que l’on a. Avec le choix têtu pourtant de faire partie des gens de bonne volonté. Un clin d’œil, un sourire et nous voilà repartis, se comprenant sans un mot. Chacun jure dans sa langue : Jabote ! Merde ! les Allemands sont bien capables de nous faire payer le parking !

 

 

 

Par Paprika - Publié dans : Disgressions
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Dimanche 15 octobre 2006 7 15 10 2006 14:16

Pas de chronique aujourd’hui. Une grande tristesse. Mirjana est morte ce matin dans un hôpital de Belgrade. Excellente journaliste, francophone exemplaire, qui parlait en roulant légèrement les R, ruisseau caressant les pierres du courant, cuisinière hors pair de tripes, préparant des petits gâteaux comme autant de viatiques pour ses amis voyageurs, amie fidèle et généreuse. Belle femme aux nombreux amants, il y a encore des vieux monsieurs distingués, j’en suis sûre, qui se promènent dans Strasbourg, en rêvant, nostalgiques, à ses yeux bleus, mère orpheline, grande intellectuelle et intelligente de coeur. Esprit clair et précis. Bon sang, Mirjana, comme il est dur de dire adieu, de résumer dans des mots dérisoires une personnalité comme la tienne. Tu es morte, entourée de tes amis, dans un hôpital misérable qui manquait d’oxigène, de médicaments et de sang pour les transfusions. Tu auras passé ton dernier été, chez toi, en Macédoine dans cette maison où un jour, ton père, a accueilli Wagner. Combattante de la vie, tu as toujours été de l’avant pour plus de liberté, de générosité. Je suis une meilleure personne parce que j’ai eu la chance de te croiser. Mais il y a plus de larmes que de touches sur ce foutu clavier…

 

Par Paprika - Publié dans : Chroniques de Belgrade
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Jeudi 5 octobre 2006 4 05 10 2006 09:40

Belgrade. Dimanche soir. La gare routière. Ensemble hétéroclite des kiosques, de stands à même le pavé, où l’on peut compléter son bagage : magazines, chewing gums, croix orthodoxes, tee-shirt à la gloire de Radovan.

 

Les bus, sans âge, attendent leur cocher. Bonne surprise, celui qui m’emmène à Split paraît équipé de chevaux fiscaux. Belgrade, Knin, Split. Douze heures. Deux pays.

 

La plupart des passagers sont des réfugiés qui ont quitté la Croatie au moment de la guerre. Avec sous le bras, un peu de chance, un sac, des gosses, un cœur brisé. La mort dans l’âme souvent d’y laisser les vieux qui voulaient mourir chez eux. A refaire patientemment, désespérément leur vie dans un autre coin de ce pays que fut la Yougoslavie. A tout recommencer à zéro. A tout accepter, juste pour se réveiller chaque matin, désespéré mais vivant. Avec leur accent croate, ils sont toujours de là-bas pour ceux d’ici, et d’ici, pour ceux de là-bas. Retrousser ses manches et puis ne pas penser, surtout ne pas penser. Certains sont arrivés dans des carrioles, sur  tracteurs, dans des bus brinquebalants, à pieds. Cafard d’exode qui charrie toujours des larmes et du malheur. Avec le triste nécessaire, les regrets d’avoir laissé les photos, des bouts de jours heureux, derrière. Et maintenant, revenir.  Impossible d’oublier mais ne pas penser, laisser dormir les humiliations, la colère. Sombrer dans un sommeil agité comme dans un abîme de gâchis.

 

Rire un peu trop fort des douaniers pointilleux, de la police croate qui fait descendre tout le monde du bus pour contrôler les passeports, à grelotter sur le bord de l’autoroute. Changer d’accent, de langue dès le guichet comme on change de réseau de téléphone. Croire que le pire est toujours possible, savoir que le pire a été possible. Mais continuer quand même par habitude, par résignation, par rage de vivre. Ne pas remarquer les impacts de balles, les tirs de mortier, les trous dans les âmes et dans les corps sur les murs de la gare routière de Knin. Contrôler l’appréhension de se faire caillouter les vitres du bus. Quêter un endroit qui soit « chez soi ».  Peut-être.

 

Heureusement dans les Balkans, il y a toujours une rencontre absurde et drôle pour rire pathétiquement de l’existence. De cette vie qui a tendance à être bien dégueulasse de ce côté de l’Europe. Ma rencontre du troisième type a eu lieu vers deux heures et demi du matin dans un bled entre Zagreb et Knin. Brouillard opaque et fantasmagorique. Pause d’une demi-heure. Les bouts des clopes dessinent des constellations inédites. Une Lincoln Strarsky et Hutch attend sur le parking sa prochaine poursuite. Et là, abrutie de sommeil, je suis accueillie par un orchestre de goupils, faune de bal musette, accordéon, flûte et violons. Deux ours bruns pas vraiment bonhommes se dandinent du haut de leur deux mètres poilus. Dans un coin, attablés, des renards et des lapins tapent le carton, le mégot au bout de la gueule tandis qu’un rouquin à queue touffue, cartouchière autour de la taille, zieute, hilare, les tricheurs, prêt à dégainer au moindre coup tordu. Je dépasse, incrédule, les mammifères piliers de bar, et avance incertainement  vers les lavabos. Titubante, je passe une porte étroite qui débouche sur encore des couloirs interminables. Alice au pays des réveils, je compte et recompte une infinité de portes jumelles, hallucination de pissotières en céramique. Je sors enfin du dédale blanc et me retrouve de nouveau dans ce bistro à bestiaux. Une belette aux mœurs incertaines  me fait de l’œil. Un sanglier, poch’tron sauvage, s’enfile une énième bière tandis qu’un ourson réclame son goûter en pleurnichant. La faune humaine, impassible, boit du café dans un nuage de fumée. La ménagerie taxidermée du tout petit matin, c’est trop pour moi. Je remonte m’effondrer au fond du car. Le soleil qui se lève au dessus de l’Adriatique m’ouvrira les yeux.

 

Par Paprika - Publié dans : Ma Croatie
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