Samedi 21 octobre 2006
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C’est bien connu : le journalisme mène à tout à condition d’en sortir… En l’occurrence, j’en sors en pick up, moi qui sait à peine conduire. Quelques jours en France à acheter et dédouanner un 4X4 pour une entreprise croate. L’équivalent d’un mois de salaire serbe dans la poche, soit 200 euros, et l’occasion de faire découvrir à un Croate, pour la première fois en France, les merveilles de Paris. Innocente, qui entre Cacak (centre de la Serbie) et Paris, préfèrerais toujours Cacak, voilà que reconnaissante, j’ai redécouvert la capitale française à travers les yeux neufs d’un débutant : la Tour Eiffel, les bateaux mouches etc. De la poudre magique made in Paris qui fait pétiller les yeux. Alors les étonnements du Croate m’ont fait regarder mon pays d’origine sous un angle inédit et anecdotique :
La jubilation de voir inscrits Raguse (Dubrovnik) et les armées de Dalmatie sur l’Arc de Triomphe. Moi, enthousiaste, de pointer Lille et Tourcoing…
RER gare du Nord en direct de Charles de Gaulle. Les Français sont-ils à cinquante pour cent de couleur noire ? Rien de raciste, juste de la curiosité d’un homme plutôt cultivé qui vit dans un pays où tout le monde est de couleur blanche. Mes enfants, bouturés en Balkanie, pointent aussi du doigt les Français issus de l’immigration quand nous rentrons dans la mère patrie.
La tristesse des regards, la non communication de Parisiens toujours pressés dans une ville faite pour vagabonder, pour tomber amoureux, ou juste pour se rincer l’œil devant tant de beautés à tous les coins de rue.
Et pourquoi, diable, dans un pays si gastronome, le moindre déjeuner en brasserie doit-il coûter une petite fortune ?
Enfin, l’absurde : devoir jeter son clope sur le sol faute de cendrier quand on boit un petit noir au comptoir. « Comprenez, monsieur, votre cendre pourrait voleter dans la consommation d’un autre client ». Œil rond du Yougo incrédule (il me tue s’il sait que je l’ai qualifié de Yougo) : se fout-on copieusement de sa tronche chez cet envahisseur de Napoléon ?
Nous avons fini notre marathon parisien, des ampoules au pied et ivres d’art et de culture. 24H mode touriste : Montmartre à la Amélie Poulain, Le Louvres, la cathédrale de Reims, quelques bouteilles de champagne, Strasbourg, et l’Allemagne en automne. Et puis, aux environs de Munich, un signe indiquant Dachau. Mon Dalmate et moi nous regardons… Je partage avec ce monsieur quelques intérêts dont un, que nous taisons habituellement dans les dîners en ville, qui est notre quasi obsession lui, pour l’holocauste et la deuxième guerre mondiale, moi pour les génocides en général. Il y a des jours, c’est sûr, où je préfèrerais ne lire que des romans photos pour alléger les prises de contact.
Un petit crochet, et nous voilà à chercher le camp de concentration à travers une zone commerciale, supermarchés et grandes surfaces de bricolage, meubles et autres machins. Un petit chemin à travers bois, très bucolique tout ça, un pont enjambant une paisible rivière, des fils barbelés, Arbeit macht frei sur le fronton, des lycéens hilares pour mieux cacher leur malaise (tout au moins, j’espère), un lieu discordant enfin qui laisse désemparé. Et nous voilà, lui, né 10 ans après la 2ème guerre mondiale, moi bien après, dans un des lieux où selon moi, a surgi une certaine idée européenne. Quelle autre Union que celle qui a regroupé dans la même douleur, la même terreur des Européens de tous pays ? Quelle autre Europe que cette fraternité des assassins, unis dans la persécution et la cruauté, dont les victimes expiatoires furent trouvées bien sûr dans les minorités, dans ceux qui sont différents ? La mort, vacharde de haut vol, est toujours plus égalitaire que la vie. L’Union européenne aurait-elle pu se construire si ses fondations n’étaient pas faites de décombres, du sang et de la cendre de ceux froidement éliminés ici ? Je pense au père d’une amie de Belgrade qui a été déporté à Dachau pendant trois ans. Ce qui s’est passé ici est-il possible dans une autre culture que dans notre culture européenne ?
Nous nous regardons, le dalmate et la ch’timi, à se dire que oui, nous sommes bien européens tous les deux, capables des pires saloperies comme des plus belles œuvres. Il y a un jour à peine nous nous pâmions devant la Joconde. Et nous voilà, malheureux comme les pierres, à triturer notre humanité, costume parfois trop large, parfois trop étroit, que l’on essaie cahin-caha d’ajuster au plus juste, au plus droit. Il tire longuement sur sa cigarette, je shoote dans des petits cailloux, rêveuse. Et finalement nous décidons de faire avec ce que l’on a. Avec le choix têtu pourtant de faire partie des gens de bonne volonté. Un clin d’œil, un sourire et nous voilà repartis, se comprenant sans un mot. Chacun jure dans sa langue : Jabote ! Merde ! les Allemands sont bien capables de nous faire payer le parking !