Dimanche 18 février 2007

Trois personnes sont mortes dimanche 11 février suite aux blessures reçues lors d'une manifestation organisée samedi 10 février par le mouvement indépendantiste kosovar, Vetëvendosje, dans les rues de Pristina. Les manifestants protestaient contre le plan proposé par Marti Ahtisaari sur le statut final du Kosovo qui ne donne selon eux, qu'une indépendance sous conditions, sous tutelle et dans un délai trop lointain. Aux cris de « UCK », (armée de libération du Kosovo) et «Auto-détermination », ils se sont mis en marche dans la rue Mère Thérèsa. Harangués par leur charismatique leader de 31 ans, Albin Kurti, et menés par le service d’ordre de Vetëvendosje, ils sont entrés rapidement en confrontation avec le KPS, le service de police kosovar.

Les manifestants ont d’abord enlevé les barrières de sécurité et les ont proprement empilés pour ensuite faire une percée dans le rang des policiers. Le KPS, armés de matraques et protégés par des boucliers, a commencé à réprimer la manifestation, tandis que le bataillon roumain de la MINUK, situé 20 mètres à l'arrière, a commencé à lancer les gazs lacrymogènes, puis des balles en plastique et en caoutchouc. Le KPS n’était pas équipé de masques anti-lacrymo. La police dément avoir utiliser les balles qualifiées par les professionnels de "moins léthales". Les régles d'utilisation de ces armes sont strictes, selon le fabricant de l’Arwen 37, un fusil destiné au tir des balles en plastique et en caoutchouc : ne pas tirer à moins de 20 mètres de la cible et viser dans les parties inférieures du corps. Deux règles impossibles à respecter en cas de manifestations. L’autopsie a conclu que la mort des manifestants a été provoquées par des blessures par  des balles de caoutchouc dans le cou, le cœur et la poitrine. L’usage de ces projectiles a été interdit dès 1982 par le Parlement Européen sauf circonstances exceptionnelles. Les forces spéciales qui ont utilisé ces armes contre les Kosovars sont des bataillons polonais, roumains, donc membres de l’UE, et ukrainiens.  A 18h, soit quatre après le début de la manifestation, on entendait encore des détonations dans les rues de Pristina.

Le lendemain, environ 300 personnes, en majorité des jeunes, se sont rassemblés pour rendre un hommage silencieux aux victimes déposant sur le lieux de la manifestation une multitude de bougies. Albin Kurti et 14 autres manifestants ont été arrêtés samedi soir car la manifestation était illégale. Kurti, opposant ad vitam eternam, a toujours dans sa ceinture un livre pour s’occuper en cas d’arrestation. Le ministre de l'intérieur kosovar, Fatmir Rexhepi, a démissionné lundi suivi mercredi par Curtis, le chef  britannique de la police de la MINUK. Le 21 février, les négociations sur le statut final du Kosovo devraient commencer à Vienne entre Serbes et Albanais.

 

Expérience MINUK : prenez un Kosovar, des balles interdites dans l’UE, faites un trou dans le Kosovar avec la balle qui fait bobo à l’Européen. O surprise, le Kosovar aussi a bobo. Conclusion : le Kosovar s’apparente à un Européen.

 

Equation MUNIK : un service d’ordre de branquignolles indépendantistes  + des policiers amateurs + des robocops = 3 cadavres.

 

A croire qu’il n’y a pas encore eu assez de morts inutiles depuis Kosovo Polje.

 

 

 

Par Paprika - Publié dans : chroniques du Kosovo
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Mardi 6 février 2007

Bus Novi Pazar- Mitrovica Sud. Je ne sais pas si le chauffeur du bus qui boit à grandes goulées dans une bouteille de vodka un liquide de couleur blanche suit les recommendations de la sécurité routière à la lettre. Tant pis ! C’est une jolie route à parcourir, même si elle mène vers l’enfer où je finirai bien un jour par atterrir à force de jouer avec le feu. Je suis dans un bus multi-éthnique, on parle albanais deux fauteuils plus loin, serbe devant moi. Des fleurs en plastiques rouge crasse égaient le pare-brise. Tentative bucolique dans ce teuf teuf qui pue la clope. Nous allons un peu plus vite que la carriole à chevaux que nous venons de dépasser triomphalement. C’est une consolation.

 

Je devrais aller plus souvent à Novi Pazar. Pour l’amitié et la sensation de « home sweet home » d’abord. Et puis, parce qu’il se passe toujours quelque chose. Aujourd’hui, il y avait de l’eau au robinet. Si, si, de l’eau qui coulait sans interruption. La nuit ET le jour. Tous les jours et toutes les nuits. St Thomas en pyjama, je me suis levée trois fois dans la nuit pour vérifier. On tourne, ça coule, on ferme, ça goutte. La transition démocratique au bout du tuyau. C’est un signe qui ne trompe pas. Parce qu’en plus, l’eau pouvait être chaude. Donc, il y avait aussi de l’électricité. Cela fait quatre ans que je connais mes amis qui vivent dans le centre de Pazar et c’est la première fois, qu’il y a de l’eau dans l’appartement. Remisés bassines, jerricans, bouteilles. Voilà, comment la vie est transformée.

 

Plus bruyant, une bombe a explosé dans une maison la nuit où j’ai dormi à Pazar. Je suis innocente, j’étais bien trop occupée à jouer avec le robinet. La dernière détonation s’est produite il y a moins de deux semaines : mafia, règlement de comptes, politique, Allah reconnaîtra les siens. Le ou les criminels ne turbinent que le week end. Entre la pêche à la ligne, le scrabble, il ou elle a choisi l’explosif comme passe-temps. Enfin, S., 20 ans, est devenue une jeune femme intelligente et curieuse. Le dernier livre de Marko Vidojkovic, un auteur belgradois punk et péchu, traîne sur son lit. Un badge de Che Guevara orne sa besace et ce qui m’a fait le plus plaisir, en dessous, un badge de Lila Gerila. La Guerilla mauve est un mouvement féministe serbe pour encourager les femmes à voter. Pour une jeune fille musulmane de Novi Pazar, c’est faire preuve de beaucoup de courage et d’affirmation de soi. Du coup, je débarque de mon bus devant le cimetière serbe de Mitrovica, fiévreuse et frigorifiée, mais avec le sourire aux lèvres. Même les tombes défoncées et les herbes folles qui recouvrent les sépultures n’entament pas mon moral, lesté de burek. Carpe diem. Il y a trop de malheur par ici pour boycotter les petits plaisirs de l’existence.

 

Par Paprika - Publié dans : Chroniques de Novi Pazar
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Mercredi 13 décembre 2006

Voilà, un week-end qui s’annonçait bien : cette crapule de Vojislav Seselj, ci-devant accusé au TPI (Tribunal Pénal pour l’ex-Yougoslavie pour ceux qui ont zappé les infos ces 10 dernières années) de crimes de guerres, faisait la grève de la faim. Cette brute déguisée en juriste avait perdu 23 kilos, le pôv’, et mettait sérieusement ces jours en danger. Mais voilà, à peine descendue du bus samedi matin, de retour de Croatie, je vois dans le journal que cette grande ordure de Seselj avait fait cédé le TPI et qu’en plus, il avait accepté de reprendre nourriture et médicaments…

 

 Entamer une grève de la faim, alors qu’une simple négociation était suffisante, a déclenché l’effet escompté : rassembler les troupes, rattraper des points dans les sondages et rajouter une nouvelle pierre à la statue que ce Serbe de Bosnie, bourreau de Vukovar, s’érige lui-même à coups de provocations. Car Vojislav Seselj, tempes argentées et lunettes carrées, est un homme intelligent.  Le TPI l’apprend à ses dépens qui vient encore de gérer difficilement les roueries d’un accusé peu ordinaire. Vojislav Seselj, surnommé « Vojo » s’était livré en février 2003 au TPI pour réclamer ensuite en pleine audience devant des juges héberlués le remboursement de son billet d’avion. Il feignit aussi de ne pas comprendre son acte d’accusation qui contenait quelques mots de croate, langue jumelle du serbe, refusa un avocat et entend plus que jamais faire de son procès une tribune politique, telle qu’a pu la concevoir son camarade Slobodan Milosevic. 

 

Et il a réussi, le salopiau. Il y a dix  jours, des cars entiers, venant de la Serbie profonde, déversaient sur Belgrade des manifestants armés du drapeau bleu du Parti radical, beuglant des refrains de soutien au chef et agitant des portraits du prisonnier où l’on pouvait lire : « Stop, libérez Seselj » et « TPI criminel ». Ben oui, c’est bien connu, en tous cas en Serbie, que le TPI a aidé Slobo à mourir. La théorie du complot où la Serbie est seule contre tous est un des refrains favoris du Parti radical : Vojo contre le reste du monde pour sauver l’honneur de la nation. Une chanson populaire puisque les derniers sondages placent les Radicaux à 30% d’intentions de votes.

 

Les partis démocrates, le Parti démocratique serbe (DSS)du Premier Ministre Vojislav Kostunica, et le Parti démocrate (DS) du populaire Président de la  République, Boris Tadic, eux, rient jaune. Leurs thèmes de campagne ( la question du Kossovo, la crise économique, l’adhésion à l’Union Européenne) ont du mal à mobiliser les électeurs dans un pays où l’espoir est depuis trop longtemps un vain mot. Seselj, lui, a donné dans le grandiloquent et a transmis son testament politique. Il s’y positionne comme un altermondialiste, contre la globalisation, pour le rapprochement avec le grand frère russe, slave et orthodoxe, et veut reconstruire la grande Serbie qui bien sûr, englobe le Kossovo mais aussi des territoires de Bosnie et de Croatie.

 

Le parti moribond des socialistes, se tient coi et se dit que c’est toujours ça que les démocrates n’auront pas. Le DSS n’a exprimé aucun commentaire sur le testament du chef radical tandis que le parti de Tadic a déclaré « qu’aucun parti décent n’envisagerait une coalition avec les Radicaux ». Une affirmation qui fait ricaner les Serbes habitués aux brusques retournements de veste de la classe politique. Astérix serbe contre les vilains Romains des Nations Unis, Seselj n’a pas encore réussi à rejoindre les icônes des partis serbes, mortes pour la Patrie, que sont le démocrate assassiné, Zoran Dindinc, et Milosevic, mort en détention (tout seul, je précise). Le procès de Vojislav Seselj est suspendu jusqu’à ce qu’il puisse de nouveau assurer lui-même sa défense. Et continuer sa campagne de son exil hollandais. Les audiences du TPI sont, en effet, retransmises le matin à la télévision… Enfin, il doit quand même avoir un dieu pour les démocrates parce que, dimanche, après une trop longue vie passée à droite, Pinochet s’est enfin décidé à passer l’arme à gauche. J’ai repris deux fois des nouilles.

 

 

 

 

 

 

 

Par Paprika - Publié dans : Chroniques de Belgrade
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Mardi 5 décembre 2006

Il y a quelques temps, je suis allée voir le film « Borat » au cinéma. Bon public, j’ai hurlé de rire pendant une heure et demi reconnaissant dans ce goujat candide de journaliste kazakh une part de moi-même. Nous sommes tous des Borat, sûr de notre bon droit, de nos habitudes, de nos mentalités. Moi, par exemple, qui ai  la chance de vivre dans les Balkans, je suis régulièrement considérée comme une barbare, capable des pires excentricités : je mange des carrés de chocolat avec du pain beurré, je déteste manger salé le matin et mélange la confiture dans les yaourts. En revanche, je regarde avec méfiance, mes amis serbes émiettés des plazma keks sur la crème glacée. Je remplis l’évier d’eau savonneuse et y trempe la vaiselle tandis que mes amies lavent une assiette à la fois avec une éponge dégorgeant de mousse et rincent la vaisselle ainsi étrillée sous un filet d’eau. Ce que j’ai longtemps mis sur le compte des coupures d’eau durant la guerre est en fait une simple façon de faire. Comme me disait une amie : « je fais ce que font ma mère et ma grand-mère ». Hum, moi aussi. Je ne m’habituerais jamais à attendre 4h pour déjeuner, défaillant de faim. En bonne Française, j’ai besoin de mes 6 repas par jour.

 

Je suis estomaquée et désolée de pouvoir passer une soirée entre filles plutôt jolies sans qu’une seule fois un homme nous aborde. Misère !! En France, nous serions prises d’assaut à peine installées au bar. J’ai beaucoup de  mal à ne pas embrasser sur la joue tous mâles que je rencontre dans une atmosphère amicale, comme cela se fait en France. Les regards interdits des agressés me défendent cette spontanéité.

 

J’ai abandonné aussi toute résistance aux babas hystériques qui m’apostrophaient dans la rue, outrées, que mes petites filles se baladent jambes nues par 12 degrés. Depuis j’ai acheté des collants.  En revanche, intrépide, je laisse mon bonhomme de deux ans et demi marcher dans les rues de Belgrade, à mes côtés, mais sans me donner la main, m’attirant ainsi la désaprobation muette des passants. Bébé, lui, est très satisfait de sa toute jeune liberté.

 

Je n’en reviens pas d’avoir à la priorité à la poste, au magasin quand je suis avec un petit enfant. De ne pas devoir supplier que quelqu’un m’aide avec la poussette dans les escaliers. A Paris, sans pistolet d’assaut rangé entre les couches et les lingettes, vous vous coltinez sacs, poussettes, enfants, seule en vous faisant insulter parce que vous gêner la circulation par votre lenteur de mère de famille.

 

J’ai appris à mes dépens, à me retrouver à faire mes valises à deux heures du matin avant un voyage, que la soirée avant le départ est consacrée aux amis qui passent vous saluer et non pas à rechercher la chaussette orpheline et le passeport comme c’est le cas en France. Que les amis de Belgrade sont prêts à perdre des heures pour vous accompagner à la gare ou à l’aéroport. En France, on vous indique la station de métro ou au mieux, on vous appelle un taxi.

 

Bref, bien souvent, je suis une barbare en Barbarie. La civilisation étant, somme toute, affaire de tolérance mutuelle. Il fallait qu’un film digne d’une farce médiévale me le remette en mémoire.

 

 

 

Par Paprika - Publié dans : Chroniques de Belgrade
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Mercredi 15 novembre 2006

La nappe est comme il faut : à carreaux rouges. Un feu d’enfer, lubrique, lèche les formes généreuses de la cocotte tandis que le couvercle tressaute hystériquement, en cadence. La Yura, la soupe, postillonne à qui mieux mieux.  Du bœuf, des carottes, quelques pommes de terre, du laurier, de l’huile d’olive, beaucoup d’huile d’olive. La miche de pain attend d’être rompue. Le bouillon tente d’hypnotiser de ses centaines d’yeux l’ouvrier qui a terminé sa journée. Le vin glougloute dans les verres, charpenté et fruité. La fumée des cigarettes et la vapeur de la casserole se disputent la première place. Les gars du bâtiment sortent de la douche. Ca sent un peu trop le parfum fleuri du savon et l’eau de cologne masculine. Un signe de croix hâtif et à l’attaque ! Des mains comme des battoirs s’abattent sur les cuillères.  Voilà mes soupers durant mes semaines croates : un moineau au milieu d’ogres bienveillants. Je mets les pieds sous la table, me laisse servir, aux petits oignons et le sourire aux lèvres . Après deux mois de lutte acharnée, les camarades me laissent enfin éplucher les pommes de terre. Chacun, du plâtrier au contremaître, met un point d’honneur à préparer sa spécialité, toujours arrosée de la meilleure huile d’olive au monde.  Me voilà contaminée par le côté Tartarin de mes ouailles ! Les menus pourraient figurer dignement dans des restaurants de routier : St pierre grillé, salade de chou. Friture de petits poissons, salade de pommes de terre à l’oignon. Des tripes. Des ragouts qui chatouillent le nez. Saucisses-frites. C’est que ça mange ces gaillards : pas un gramme de gras, que du muscle. Ca picole aussi. Moi, je ruse et fais durer mon verre. Manquerait plus que je beugle la Marseillaise debout sur la table. On mange, affaire sérieuse, puis on cause. J’apprends petit à petit -on se défait pas comme ça d’une trentaine d’années de bonnes manières- à manger avec les mains, m’essuyer sur ma manche, mettre les coudes sur la table et à renifler un bon coup. Mais jamais, bon sang, de dessert. Le jour où résolue à amener la civilisation, j’ai préparé une mousse au chocolat, seuls deux têtes brûlées ont daigné la goûter. Depuis j’ai jetté l’éponge et le fouet. Les p’tiots, ces apprentis quasi imberbes, sont toujours de corvée de vaiselle qu’ils accomplissent en rouspétant. Les vieux leurs assènent des remarques professorales sur la façon de récurer les plat tout en tirant d’un air fatigué sur leur clope.

 

Mais mes armoires à glace viennent aussi me chercher dans ma tanière glaciale à l’heure de la marendé, la collation de 11h. Le chef des colosses cogne timidement sur le chambranle de la porte qu’il pourrait démettre d’un coup d’épaule et me fait signe que c’est prêt. Sur un coin de table : du pain, de la bière, du pâté, du sauciflard et l’abomination obligatoire : le kapulé, l’oignon cru. Maîtresse de maison impeccable au milieu des chutes de placo, je leur prépare ensuite le café qu’ils sirotent poliment.  Le 5 o’clock tea version prolo. A ce régime croate là, moi qui me fais rarement du gras, j’ai pris du trois kilos. Que demande le peuple ?

 

Par Paprika - Publié dans : Hvar ou la tentation de l'île
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