Dimanche 20 mai 2007

Hier soir, j’ai reçu une demande de mariage.

 

C’est joli, n’est-ce pas ? J’en aurais pleuré.

 

Mon prétendant vient du trou noir de l’Europe. Ami indéfectible, énergique et optimiste, il ne péche pas par sentimentalité excessive. Il voulait ne plus supplier pour obtenir un visa. Hier soir, j’aurais choisi gaiement la polygamie.

 

Il y a quelques jours, j’étais à Vienne, Autriche.  Douze heures à travers l’Europe centrale, une attaque de mandrins magyars dans le train de nuit, quatre contrôles de passeport et puis tout à coup, la beauté d’une ville impériale qui se promène de son pas de bourgeois satisfait. Aucune nostalgie dans la diaspora serbe de Vienne pour la mère patrie mais une drôle d’adaptation linguistique dans un sabir serbo-viennois qui pétille à l’oreille.

 

On se réhabitue vite au bain chaud de la prospérité et de la sécurité, et c’est avec une insouciance que je croyais disparue que je me suis perdue dans Vienne le sourire aux lèvres et le cœur battant. J’ai retrouvé notre prison balkanique, le cœur lourd, moi, qui suis devenue plus balkanique que je ne le voudrais. Au programme des prochaines semaines, une petite pluie fine et persistante qui depuis 16 ans ne laisse pas de place aux éclaircies : des charniers, des personnes disparues, un mythe génocidaire, des milices armées et l’avenir du Kosovo.

 

« A tous les repas pris en commun, nous invitons la liberté à s’asseoir. La place demeure vide mais le couvert reste mis. »  René Char (Fureur et Mystère).

 

Jusqu’à quand…

 

Par Paprika - Publié dans : Disgressions
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Lundi 23 avril 2007

Boui-boui à flanc de montagnes. Dehors, il fait nuit noire. La lune esquisse un sourire dans l’obscurité. Les étoiles étincellent, jumelles stellaires des bouts de cigarettes que les hommes allument  à la chaîne sur le bord de la route. Les serveurs accomplissent une sarabande hystérique dans le restaurant enfumé : deux bus bondés en route vers Pristina ont envahi les tables. Pause réglementaire de 20 mn. Cliquetis des couverts et heurts de porcelaine. On partage une table avec un jeune homme indifférent au brouhaha et qui ne nous accorde pas même un regard. Goulash insipide, tiède, tranches de pain et bière Tirana, amère comme un retour. Des regrets déjà de quitter l’Albanie. Des souvenirs de rencontres, brûlants. Au moment de l’addition, j’apprends, incrédule, que l’Indifférent a réglé pour nous.

 

Je veux remercier notre bienfaiteur. Il n’a que faire de mes remerciements. Laconiquement, il me dit qu’originaire du Kosovo, il étudie en Albanie. Et me laisse là sans un autre mot, avec ma vaine gratitude. Il passe de l’eau fraîche sur sa nuque nue, s’ébroue et remonte dans son bus.

 

C’est la première fois qu’un parfait étranger m’offre à diner, sans même une esquisse de communication. Perplexe et mal à l’aise, je m’en ouvre à un ami kosovar à Pristina. «C’est sûrement parce que vous êtiez étrangers, sans les Internationaux, on serait en train de croupir sous une tente dans un putain de camp de réfugiés en Albanie, commente-t-il durement.»

 

Moi, j’ai honte. Je repense à mon collègue Ben, qui de Tirana est parti couvrir les élections en Ecosse, parce qu’il n’a pas reçu de visa pour couvrir les présidentielles en France. A ce professeur de philosophie de l’université de Tirana qui s’est vu refusé un visa pour rencontrer son directeur de thèse de Paris VIII. Je pense aussi, surtout, à un écrivain qui roule ses cigarettes. J’ai encore honte, de mon passeport grenat quand je grelotte à trois heures du matin au poste de frontières, soumise comme tous à une fouille des douanes mais pourtant traitée avec peu plus d’égard, moi, l’étrangère. J’ai honte des contrôles pour délits de sales gueules en France, des expulsions. Je n’ai pas commis de crimes, pourtant je me sens comme un profiteur d’une guerre que j’ai pas faite. Ou peut-être d’un combat qu’il me reste à mener.

 

Par Paprika - Publié dans : chroniques d'Albanie
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Dimanche 22 avril 2007

Un grand rayon de soleil éclaire les cheveux châtains de ma puce de cinq ans, coquinette aux yeux noisette, les doigts pleins d’Eurocrem, le Nutella titiste. Et là, à la table du petit déjeuner, de cette petite bouche édentée, petite souris oblige, sort un lapidaire : « Tous les tsiganes sont des voleurs ».

 

 

 

Cataclysme sur ma pauvre tête de gauchiste, militante des droits de l’homme, élue écologiste… D’où sortent des immondices pareils ? Je domine à grand peine l’ouragan qui est en train de monter, passe à l’interrogatoire et fais couler un bain froid dans la salle de bain, au cas où. Le coupable est vite trouvée : la maîtresse du jardin d’enfants public serbe… Ahah, allez-y ricanez : «les bienfaits de l’éducation locale, le principe égalitaire etc.»  J’essaye une approche didactique : « Tu as été à l’ anniversaire de S, la copine de ta sœur, tu t’es bien amusée. Et bien (triomphante), S. est Rrom. » Ma puce, imperturbable : « Si son père a payé l’anniversaire, c’est qu’il est serbe, pas tsigane.» Il y a des jours où le métier de parent est un métier de chien.

 

 

 

Sous le choc, je m’en ouvre à des amis serbes et internationaux. Beaucoup -trop- rigolent, minimisent l’affaire sous prétexte que oui, tout le monde dit ça. Et que allons-y : les Albanais ne sont bons qu’à faire des mômes, les Juifs des grands nez etc. Moi, ça ne me fait pas rire du tout. Et puis l’argumentaire éculé du voleur de poules et d’enfants entre une comptine et un petit goûter me fait froid dans le dos. Alors le huit avril, journée internationale des Rroms, et accessoirement jour de Pâques, mes gosses ont eu droit, en guise d’œufs en chocolat, d’assister un concert du groupe Kal, un groupe de musique rrom et serbe. En attendant qu’ils viennent nous voler les trois fois rien que nous possédons, nous avons fait la fête ensemble. Et en voyant ma puce, danser, gigoter, tourner, je me suis dit que l’anti-propagande commencait à faire son œuvre à travers les décibels. Et que mener un combat contre la bêtise est souvent un combat perdu d’avance. A chacun de choisir l’élégance de la lutte.

Pour découvrir la communauté Rrom du Kosovo : Nevipe Kosov@

http://rroma.courriers.info/?lang=fr

 

Par Paprika - Publié dans : Chroniques de Belgrade
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Dimanche 4 mars 2007

Qu’est-ce que l’on doit pas faire pour gagner sa croûte… Il y a huit jours, j’étais en reportage au Kosovo pour un magazine français (La Vie pour le nommer et qu’il soit acheté le 8 mars). Que cela soit clair : j’aime le Kosovo et les Kosovars, j’aime aussi la Serbie et les Serbes. Maintenant imbéciles de deux côtés, unissez-vous pour me tirer dessus. Il me faut une famille albanaise. Je fais les yeux doux aux camarades locaux qui sont pour une fois pas très chauds. C’est bien ça les fixeurs qu’on paie pas, faute de sous. Christophe qui a fait l’Afghanistan et moi, qui a fait Roubaix-Tourcoing, nous mettons donc en route vers Grazadanik, un petit village à 6km de Prizren. Comme il faut être un peu frappé pour faire sa promenade dominicale au milieu du Kosovo rural, on  en rajoute une couche et on y va à pinces. Faut dire que l’on est un peu bretons tous les deux. Il n’y a rien à voir. C’est plat, les montagnes sont dans le brouillard et les sacs de plastique dans les champs. Christophe, d’un naturel positif, me fait remarquer que la route est asphaltée. Oui, d’ailleurs, on se fait doubler par des jeeps et des blindés de la KFOR allemande sur lesquelles on jette un coup d’œil envieux.

 

Enfin, l’église. Un immense drapeau albanais, rouge à aigle noir, veille, comme partout au Kosovo, sur une stèle à la mémoire d’un combattant de l’UCK (l’Armée de libération du Kosovo), tombé lors de la guerre de 1999. Pas de café, pas de kebab. Que fait la MINUK ?!  Bordé d’ordures, un chemin de terre bifurque vers le village. Les souliers s’enfoncent dans la boue. Au loin, derrière Prizren, la deuxième ville de la province, les montagnes gardent, farouches, la frontière avec l’Albanie . Direction la première maison. Des gamins rieurs jouent dans la cour. Mon sourire le plus grand et mes cinq mots d’albanais font le reste. L’air christique de Christophe aussi dans ce village peuplé d’irréductibles catholiques, minoritaires pourtant (2% ) dans le Protectorat. Une volée d’enfants espiègles jouent dans la cour de la ferme. Ils détalent vers la maison et abandonnent pêle-mêle leurs petits sabots crottés sur le perron. En veston et gilet, le plis, ce chapeau blanc traditionnel albanais, impeccable, Paskhët Yorku, 70 ans, fait les honneurs de sa maisonnée de 15 personnes. Je passe à la langue des signes, mon albanais m’abandonne. Heureusement le grand père parle serbe. Et moi, sans la moindre honte, « bezobrazna », disent les yougo, me voilà qui demande la route la plus proche pour le café, sachant pertinement qu’elle est juste devant moi. Là, juste après le seuil de la maison. Bien sûr, nous nous déchaussons, et après deux minutes, nous voilà devant un café et face à un portrait géant de Mère Thérèsa. La voilà, ma famille de Kosovars ! Après la deuxième clope et la quinzième jus de pêche, je ne sais plus trop de qui entre le patriarche et moi mène l’interview. Heureusement les femmes arrivent avec des assiettes. Choucroute, viande, fromage maison, cornichons et ajvar. On tape dedans comme des braves, à grands coups de pain sous les huit paires yeux scrutateurs des petits moineaux. La petite dernière, 10 mois, Katlina, emmaillotée, sourit de toutes ses dents de lait dans son berceau sculptée. Bon, on a mangé, on a bien bu. Merci petit Jésus. Une vérification d’usage dans les latrines, un trou derrière un muret, et nous voilà de nouveau sur la route, touchés par l’hospitalité et la gentillesse de cette famille qui nous a ouvert sa porte et sa table. L’air se fait frisquet. La boue colle jusqu’aux genoux et je suis censée jouer les oiseaux de nuit à Pristina à 74km de là, soit deux heures de route. On ne change pas une technique qui gagne. Un mot d’albanais, un enchaînement de serbe et nous voilà conduit par Murat dans sa mercedes toute propre jusqu’à la route principale. Là, pouce levé, et deux mafieux de Peja, bastion de l’UCK, nous embarquent. Je juge prudent de mâtiner mon serbe de croate. Au cas où… Z’ont l’air costauds les bourriques. Retour dans la bonne ville de Prizren. Voilà, la preuve est faite : on peut parler serbe dans n’importe quel endroit du Kosovo, sans finir au fond du puit. De quoi fermer le caquet à toute la propagande de Belgrade. Après les chaussées défoncées, le plus dangereux au Kosovo, ce sont les préjugés.

 

Par Paprika - Publié dans : chroniques du Kosovo
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Lundi 19 février 2007

Allez voir les photos de Laure Maugeais et celles de Christophe Quirion. Une autre vision loin des clichés moches, jetez un oeil sur notre Kosovo. 

 

www.dardamedia.com/art/main.php?g2_itemId=476

www.pbase.com/christophequirion/profile

Par Paprika - Publié dans : chroniques du Kosovo
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